cinegotier

Autour des films et du cinema. Coups de coeur souvent, coups de griffe parfois...

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Nom : Benoit Gautier
Lieu : Paris, France

Auteur, scénariste, metteur en scène, biographe, journaliste de cinéma

1.7.09

La peur dévore l'âme



Dans ses essais et notes de travail Les films libèrent la tête, Rainer Werner Fassbinder évoque Douglas Sirk :
" Il arrive que l’on puisse croiser à Lugano en Suisse un homme qui est alerte, intelligent comme aucun de ceux que j’ai rencontrés et qui peut vous dire avec un imperceptible sourire de bonheur : "Il m’est arrivé parfois de beaucoup aimer ce que j’ai fait."

Ce qu’il a aimé, c’est par exemple Tout ce que le ciel permet. Jane Wyman est une riche veuve dont Rock Hudson taille les arbres. Dans le jardin de Jane fleurit un arbre d’amour qui ne fleurit que là où il y a un amour. De Jane et de Rock naît le grand amour, mais Rock est de quinze ans plus jeune que Jane ; et Jane est totalement intégrée à la vie sociale d’une petite ville américaine.
Rock est un primitif et Jane a quelque chose à perdre. Ses amis, la considération qu’elle doit à ses enfants. Rock aime la nature. Jane, elle, n’aime rien du tout parce qu’elle a tout. Voilà quelques préalables emmerdants pour un grand amour. Elle, lui et le monde environnant.










All that heaven allows on the stage
Douglas Sirk, Jane Wyman, Rock Hudson & Agnes Moorehead











Tout ce que le ciel permet, Ecrit sur du vent, Demain est un autre jour, Mirage de la vie, Le temps d’aimer et de mourir résonnent à l’oreille comme des promesses poétiques où se mêlent allégresse et détresse.
Pour Douglas Sirk, le titre d’un film doit briller comme une enseigne, laisser deviner les composantes de l’oeuvre, mais sans rien dévoiler du nœud de l’intrigue. Aujourd’hui encore, ils annoncent de façon impériale la griffe du Maître du mélodrame hollywoodien : le noir et blanc sculptés, la flamboyance du Technicolor alliée à l’abstraction lyrique.

Après la seconde guerre mondiale, se développe à Paris et à New York un mouvement novateur dans la peinture : l’abstraction lyrique. Celle-ci explore l’énergie créatrice du corps de l’artiste, vecteur et garant de son propos pictural. Les chefs de file de ce mouvement : Vassily Kandinsky, George Mathieu, Jackson Pollock…


Jackson Pollock - Convergence - 1952


L’abstraction lyrique abandonne la lutte entre l’ombre et la lumière chère aux expressionnistes du cinéma allemand (Friedrich Wilhelm Murnau, Robert Wiener, Fritz Lang…), et se lance dans l’aventure de la lumière avec le blanc. Cette démarche esthétique influence le cinéma de Douglas Sirk pendant les années 1950, sa période la plus féconde.

De même que le peintre trouve la liberté de sa création dans les mouvements de son corps, le personnage "sirkien" - et tout particulièrement Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet (1955) - tente d’accéder à la liberté morale grâce aux gros plans de son visage réfléchi par la lumière, auréolé des contrastes fulgurants qu’offre le Technicolor.


Un amour en Technicolor


Au milieu du film, Jane Wyman brise la théière réparée avec soin par Rock Hudson. En détruisant cet objet, la veuve d’âge mûr rompt le charme amoureux qui l‘unit au jeune jardinier.
Si les morceaux de porcelaine épars sur le sol montrent les contradictions qui torturent l’âme de l’héroïne, les reflets bleus et ocres sur le mur blanc de la cheminée traduisent son déchirement dans une abstraction lyrique.
Les deux couleurs séparées par les raies noires de la division s’affrontent. D’un côté, le bleu du monde campagnard qu’offre Rock à Jane. Ce bleu nocturne, humide évoque la rudesse d’une nature pluvieuse. Il combat l’ocre charnel et puissant renvoyé sur le mur par le feu dans l’âtre. Foyer passionnel, sensuel et sexuel où Jane, la citadine sophistiquée, ne parvient pas à trouver sa place.




En analysant le jeu d’ombre et de lumière lors de l’ouverture de All that heaven allows, la scène culte de la télévision et son influence sur différents cinéastes ainsi que son douloureux happy end, partons à la découverte de l’histoire et de l’univers de Douglas Sirk, l’un des cinéastes les plus raffinés, les plus cultivés, les plus inspirés de l’âge d’or d’Hollywood.


L’homme sauvage


Au son du thème de Frank Skinner inspiré des rhapsodies de Franz Liszt, le premier plan du générique de Tout ce que le ciel permet montre un village de la Nouvelle-Angleterre dominé par le clocher d’un temple et par la caméra de Douglas Sirk. Un village en plongée, trop propre, trop policé, aseptisé de bons sentiments comme celui du Truman Show de Peter Weir.











Souvent, les coups de foudre au cinéma prennent l’allure d’accidents. Ici, après la présentation du village, c’est Agnes Moorehead (La splendeur des Amberson d’Orson Welles, mais aussi Endora la mère fantasque d’Elizabeth Montgomery dans la série TV Ma sorcière bien aimée) qui doit venir déjeuner chez Carey Sott alias Jane Wyman (Le grand alibi d’Alfred Hitchcock, Le secret magnifique de Douglas Sirk…). Mais l’amie se décommande et Carey, en désespoir de cause, invite son jardinier Ron Kirby alias Rock Hudson qui retrouve huit fois la caméra de Douglas Sirk pendant sa carrière.




Au début de la séquence de la rencontre, le personnage de Ron est traité en arrière plan comme un simple figurant. Quand le déjeuner commence, son profil est recouvert d’ombre. Carey fait un effort de conversation. Ron, l’homme de la nature, répond de façon laconique. Presque rustre. Il embarrasse Carey. Mais quand il évoque son père décédé, il émeut la veuve, mère de deux enfants prêts à quitter le nid familial. Elle le regarde différemment et la lumière révèle la beauté du jeune homme qui réunit dans son physique la mythologie grecque et l’American way of life.


Marlene Dietrich
Catherine II de Russsie


De la même façon que l’ombre et la lumière éclaire le visage de Marlene Dietrich lors de sa prise de pouvoir dans L’impératrice rouge de Joseph Von Sternberg (1934), cette référence à l’expressionnisme allemand traduit la tendresse soudaine de Carey pour Ron. Ce regard sensuel imprégné de fibre maternelle fait le pont entre la civilisation citadine étouffée par les conventions et la liberté crue du monde de la nature.


Jane Wyman alias Carey Scott


Si l’homme descend du singe, il en est de même pour Ron Kirby, véritable extension cinématographique de l’homme sauvage. De l’animal jusqu’à l’humain, cet archétype souvent rejeté par la société bien pensante trouve son évolution dans plusieurs films phares :

- King Kong de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper (1933) propose une oeuvre pessimiste où un gorille, monstre romantique, meurt au sommet d’un building de la grande pomme. Même si la bête aime, elle est condamnée à périr dans le monde civilisé.


King Kong


- La belle et la bête de Jean Cocteau d'après le conte de Madame Leprince de Beaumont (1945). La bête, victime d’un mauvais sort, ne peut redevenir un homme que si l’amour lui est accordé. In extremis, ce sentiment "ressuscite" le monstre en humain. Seul l’amour avec son lot de conventions et de codes sociaux peut transformer la bête en humain.

- En 1918, Tarzan apparaît dans un film muet sous les traits de l’acteur Elmo Lincoln. Pour la première fois, le septième art offre un visage humain à l'homme singe. En 1932, la Metro-Goldwyn-Mayer engage un ex-champion de natation, Johnny Weissmuller. Celui-ci popularise mondialement l’homme sauvage en lui offrant un cri primal.
Tarzan hollywoodien qui hésite entre l’érotisation exotique (toute puissance dans un royaume hostile, mais troublant) et la "bonne" moralité (apparence nette du culturiste et bons sentiments à la clef). Plus homme que bête, Tarzan a le droit de succomber aux charmes d’une "civilisée" prénommée Jane, mais sans consommation sexuelle.











Différents types de l'homme sauvage
Johnny Weissmuller (Tarzan), Jean Marais (La bête)
Rock Hudson (Ron Kirby)



Dans Tout ce que le ciel permet, le monde sophistiqué de la ville et l’univers bestial de la nature sont à quelques kilomètres en voiture. Avec son regard germanique, européen, Douglas Sirk insuffle une vision à double tranchant du rêve américain :

- Carey Scott est la parfaite illustration de la société de consommation. Gravure de mode évoluant dans un univers raffiné, elle plie sous le poids des apparences. Atrophiée par les conventions, elle choisit de quitter Ron Kirby. À cause de cette décison, elle rompt surtout avec elle-même en mutilant ses propres aspirations.

- Ron Kirby symbolise l’impérialisme des Etats-Unis. Conquérant, sportif, imperturbablement optimiste, il fait figure de cow-boy. D’un bloc, sans aspérité, emprunt de certitudes, il ne retient pas vraiment Carey quand elle s’en va. La chute finale de Ron fragilise tout son système de comportement.


Rock Hudson alias Ron Kirby


Si Douglas Sirk, en ajoutant un écart d’âge entre les deux protagonistes, intensifie les ressorts du mélodrame, il veut quand même croire que l’attirance des amants est plus forte que l’adversité environnante. L’abstraction lyrique devient alors une profession de foi. Dans les films du Maître, les ténèbres (la fatalité du destin) n'existent pas par elles-mêmes. Elles sont délimitées par des espaces colorés (les espoirs et les tourments des protagonistes). Ainsi fragmentée, la lumière (la résolution heureuse) ne cesse de vaciller entre douleur et bonheur.

Chez Sirk, artiste rebelle, aucune cause n'est jamais perdue et le combat est toujours à mener contre les conventions (Tout ce que le ciel permet, Demain est un autre jour…), les préjugés (All I desire), les interdits (Ecrit sur du vent), le racisme (Mirage de la vie), la guerre (Le temps d'aimer et le temps de mourir)…
Le destin mouvementé du réalisateur n’est pas étranger à cette vision humaniste, anarchique, mais aussi désillusionnée et désenchantée.


Le paradis infernal


Le 26 avril 1897, Hans Detlef Sierck voit le jour à Hambourg. Il passe une grande partie de son enfance chez sa grand-mère au Danemark. Passionnée de poésie, cette femme influence à tout jamais le destin du petit garçon. Elle lui transmet son goût pour les arts et plus particulièrement pour le théâtre. En parallèle, Hans se passionne pour le cinéma lorsqu’il découvre l'actrice Asta Nielsen dont il ne manque aucune apparition à l'écran.


Asta Nielsen


Au sein des universités de Hambourg et de Munich, l’adolescent apprend le droit, la philosophie et l'histoire de l'art. Il suit les traces de son père, devient journaliste, mais abandonne bien vite cette voie au profit d’une carrière théâtrale et cinématographique jusqu’en 1937.

Cette année-là, alors metteur en scène au théâtre de Berlin, Sierck a déjà réalisé trois courts et trois longs-métrages. Dans La Habanera, son dernier film allemand, s'impose Zarah Leander, la star suédoise et l’égérie de la période nazie. Contrairement à cette brune sublime et incendiaire, Hans refuse les propositions alléchantes du Troisième Reich. La nuit de Noël 1936, sous prétexte de repérages en Afrique du Sud, Hans et son épouse Hilde s’enfuient vers le rêve américain avec un sac à dos et une petite valise pour seuls bagages.


Zarah Leander


Ironie prémonitoire du septième art, la dernière séquence de La Habanera montre Zarah Leander et Karl Martell sur le pont d’un bateau. Ils font leurs adieux à un paysage paradisiaque en murmurant :

Elle : L’île m’apparaissait comme un paradis. Plus tard, j’ai cru que c’était l’enfer.
Lui : Et maintenant ?
Elle : Maintenant, je ne regrette rien.
Lui : Regretter, c’est toujours une bêtise.


La femme coupée


En 1984, lors d’un portrait réalisé par le cinéaste Daniel Schmidt (Hécate, Berezina ou les derniers jours de la Suisse…), Hans Detlef Sierck devenu Douglas Sirk sur le sol américain, confie à la caméra :
Tout le mouvement nazi était, au fond, un mouvement petit-bourgeois. Les petits bourgeois deviennent dangereux quand ils sont manipulés. Ils sont capables du pire ! Pour moi, l’aversion esthétique de Hitler et de sa bande était encore plus forte que le refus politique. J’avais le sentiment que tout ce qu’ils faisaient était faux et ne pouvait que très mal finir. Il était difficile de résister à leurs louanges car, en général, la conscience esthétique est moins développée que la conscience politique.


Douglas Sirk


Ce monde petit-bourgeois entoure aussi Carey Scott dans All that heaven allows. Son voisinage perfide, ses enfants égoïstes, les hommes qui la convoitent puis la rejettent comme une traînée quand elle s’affiche avec Ron Kirby, tous ont raison de son amour.

Split character (caractère partagé) comme Douglas Sirk les affectionne, Carey Scott est une femme divisée, coupée entre la respectabilité des apparences et son aspiration sentimentale. Paralysée jusqu’à la terreur par les pressions extérieures, elle préfère mettre un terme à sa relation amoureuse.




Nous retrouvons Carey Scott le soir de Noël. Elle attend ses enfants. Ils pénètrent dans la maison, tout excités de fêter l’évènement. Le sapin est immense, décoré. Jane est seule dans son twin-set noir orné de broderies perlées qui ressemblent à des guirlandes.
Bien vite, sa fille exhibe une bague de fiançailles. Désappointée, Carey s’assoit sur son canapé. Son fils lui apprend alors qu’il part à Paris pour sa carrière. Il lui suggère de vendre la maison familiale trop onéreuse pour une veuve. Effondrée, Carey se tient les tempes comme quelqu’un qui a sacrifié son amour pour rien.
La sonnerie de la maison retentit. Triomphant, le fils revient avec un livreur. Entre eux deux, une télévision sur roulettes qui s’avance vers Carey. Le vendeur lui déclare :
Il suffit de tourner le bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie… Le spectacle de la vie au bout des doigts !

Pendant cette réplique, un zoom se rapproche de l’écran enrubanné. Comme dans un miroir, il réfléchit l'image de Carey, assise sur son canapé. Elle se regarde, affligée, vidée. Désormais condamnée à contempler l’existence à travers une boîte à images.
Tous les spectateurs ayant regardé Tout ce que le ciel permet se souviennent de cette séquence culte. La plus célèbre de l’œuvre du Maître.













Elle illustre d’une façon magistrale la définition du cadre de l’image selon Douglas Sirk. L’artiste le compare à un cercle. Si cette figure géométrique est synonyme de perfection, elle signifie aussi pour le cinéaste la forme de la mort. Mais comment briser le cercle de la mort ?...













Toujours au nom de l’abstraction lyrique, Sirk le morcelle à l’aide de sources de lumières aux couleurs franches qui s’affrontent. Il le perfore aussi ce cercle avec des images gigognes représentant Carey Scott. Le reflet de son visage apparaît maintes fois dans le film : à travers des vitres striées de barreaux qui semblent l’emprisonner ; dans le miroir de sa coiffeuse où le spectateur la voit embrasser sa progéniture ; sur la laque de son piano quand elle joue de la musique, solitaire ; sur l’écran de télévision offert par ses enfants le soir de Noël…




L’hommage critique de Jean-luc Godard et de Rainer Werner Fassbinder encense le génie de Douglas Sirk longtemps dévalué artistiquement comme celui d'Alfred Hitchcock.
En 1974, Fassbinder tourne Angst essen Seele auf, un remake de Tout ce que le ciel permet. Sa traduction littérale : Quand la peur dévore l’âme. En France, il sort sous un autre titre : Tous les autres s'appellent Ali.

Emmi Kurowsky (Brigitte Mira) incarne une femme de ménage allemande, retraitée, moche et décrépie. Elle tombe amoureuse d’Ali, un jeune Arabe viril interprété par El Hedi Ben Salem. Dans cette œuvre plus politique et jusqu’au-boutiste que l’original, Emmi épouse Ali. L’émigré devient alors une curiosité pour les amies de l’héroïne qui n’hésitent pas à palper son corps, à discuter de sa propreté.


Brigit Mira, El Hedi Ben Salem
Jane Wyman,
Rock Hudson



Dans le film de Sirk, une jeune femme lors d’une party dévore des yeux Ron en le qualifiant de "montagne de muscles".
Pourtant, c’est autour de Carey que le désir ne cesse de circuler. Fassbinder, lui, transpose toute l’érotisation sur le personnage d’Ali. Visage simiesque, corps poilu et musclé, couilles lourdes, pénis long et large, l’homme du Maghreb exhibe sa nudité, devient une attraction exotique qui stigmatise tous les désirs sexuels, mais aussi les instincts les plus racistes.
Quand Emmi présente Ali à ses enfants, sa progéniture est abasourdie. L’un des fils, fou de rage, donne un grand coup de pied dans la télévision. L’écran se brise en mille morceaux. Réponse radicale de Rainer Werner Fassbinder à la séquence de Douglas Sirk.


Dans Quand la peur dévore l'âme (2007),
François Ozon mixe les films de Sirk et de Fassbinder...

... dans un fondu enchaîné, Ron Kirby rêve du corps d'Ali !


En 2003, Todd Haynes qui considère le cinéaste du mélodrame comme son Maître, tourne Loin du paradis avec Julianne Moore. Ce pastiche réunit différents thèmes : la condamnation de la morale bourgeoise (Tout ce que le ciel permet), le racisme (Mirage de la vie) et l’homosexualité refoulée (Thé et sympathie de Vincente Minnelli).
Imitant la splendide lumière du chef opérateur Russel Metty et adoptant les mouvements de caméra de Douglas Sirk, certains plans de Far from heaven semblent tout droit sortis de All that heaven allows.


Le paradis trop loin pour Julianne Moore


Le happy end malheureux


Dans Les films libèrent la tête, Rainer Werner Fassbinder écrit à propos de la fin de Tout ce que le ciel permet :
Quand Jane arrivera dans une autre maison. Dans la maison de Rock, par exemple. Pourra-t-elle changer ?... Il y aurait là un espoir ou, au contraire, elle est tellement esquintée et marquée que le style qui est vraiment le sien fera défaut dans la maison de Rock. C’est plus vraisemblable. C’est pourquoi aussi le happy end n'en n’est pas un. Jane est bien mieux à sa place dans sa maison que dans celle de Rock.




Ron a été victime d’une chute grave. Une chute causée par son amour pour Carey qui est à son chevet. Comme dans un conte de fées où les rôles seraient inversés, Ron est endormi au premier plan tel un Bel au bois dormant. Au centre, la veuve hésite. Elle est inquiète. Elle caresse le jardinier du regard, puis tourne son visage vers les vitres de la baie.
Elle contemple la nature recouverte d’un manteau de neige qui semble tout étouffer, même l’amour éprouvé par les êtres humains. Carey se rapproche de la couche de Ron. Il se réveille. Elle lui murmure qu’elle est revenue. La caméra les quitte et glisse vers la vitre qui ressemble à une grille de prison, dressée là comme l’empêchement de Carey. Un cerf, le seigneur des bois, regarde les amants. Dédaigneux, il tourne la tête et s’en va.













Rainer Werner Fassbinder joue le fils d'Emmi Kurowski...












... dont les amies jugent Ali sur pièce !


Si un daim dans la neige rend hommage à Douglas Sirk lors de l’ouverture de 8 femmes de François Ozon, rien de tel dans le final du remake de Rainer Werner Fassbinder.

Ali, victime d’un malaise au cœur, est endormi dans une chambre d’hôpital. Telle une piéta des seventies, Emmi est assise au chevet de son jeune mari. Derrière eux, une fenêtre s’ouvre sur un espace blanc, incandescent. Ali survivra-t-il ?...
Cette vitre brise le cercle de l’image dans une abstraction non plus lyrique, mais totale puisqu’elle fait triompher le blanc. Métaphore du vide de la solitude ressentie par Emmi, du passage de la vie à la mort d’Ali ?...

Plus qu’un simple remake, Tout le monde s’appelle Ali est véritablement contaminé par l’œuvre entière de Douglas Sirk où une cause positive peut engendrer un effet néfaste et inversement. Comme dans la vie, les possibilités dramaturgiques dans l’univers du cinéaste sont infinies.
C’est pourquoi nous sommes tous des Carey Scott écartelés entre nos aspirations les plus profondes et nos à priori aveuglés par la surface des choses.




Lequel d’entre nous ne s’est jamais trouvé à un carrefour où ses pulsions les plus courageuses, les plus altruistes entraient en guerre avec ses instincts les plus frileux, les plus mesquins? Qui n’a pas alors senti la peur s’infiltrer, l’envahir, polluer sa perception, dévorer son âme?...
Si, bâillonnés dans un tel contexte, nous pensons à revoir All that heaven allows, alors le ciel que permet Douglas Sirk peut nous aider à voir plus clair. A prendre de la hauteur. A devenir plus grand, plus large. En un mot, meilleur. Le cinéma peut aussi servir à cela.




***


LE TERRIBLE SECRET


La vie de Douglas Sirk épouse ses mélodrames.
En 1929, le cinéaste divorce de sa première femme. Ils ont enfanté un fils : Klaus Detlef Sierck. Quand Douglas rencontre sa seconde épouse Hilde qui est comédienne et juive, la mère de son petit garçon devient nazie. Cette première femme, dont Douglas ne prononce jamais le prénom, obtient la garde exclusive de Klaus Detlef et l’enrôle dans les jeunesses hitlériennes. Dune pure beauté aryenne, l’enfant devient acteur.


Klaus Detlef Sierck


Un jour, aux studios allemands de la UFA, Klaus Detlef se tient à cent cinquante mètres de Douglas. Mais celui-ci n’a pas le droit de lui adresser la parole. Le père est condamné à voir grandir son fils à travers les écrans de cinéma. Klaus Detlef décroche quelques grands rôles dans la production audiovisuelle nazie.
En 1944, le Troisième Reich décline et le jeune homme est envoyé sur le front russe. Il a dix-neuf ans. Plus jamais Douglas Sirk n’aura de ses nouvelles.


Aimer avant de mourir : Liselotte Pulver & John Gavin



Hanté par ce destin foudroyé, le Maître tourne en 1958 A time to love and a time to die. Cette oeuvre reconstitue les dernières semaines de la vie d’un jeune soldat allemand qui s’éprend d‘une jolie Russe.
Le temps d’aimer et le temps de mourir
: titre magnifique, universel où se mêlent l’amour et la mort, l’espoir et l’angoisse, la beauté et la barbarie. Ce film déchirant est l’hommage d’un père à son fils que le souffle assassin de la guerre a éloigné, puis emporté.

En 1959, une maladie des yeux met un terme à la carrière américaine de Douglas Sirk. Dans les années 1970, il tourne trois courts-métrages en allemand. Le cinéaste meurt des suites d'un cancer, le 14 janvier 1987 à Lugano en Suisse.



Vous pouvez retrouver cet article sur
www.ecrannoir.fr

1.6.09

Jungle red !

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Même si George Cukor est moins reconnu par les historiens et critiques de cinéma qu’Ernst Lubitsch, il ne demeure pas moins l’un des plus grands metteurs en scène de l’âge d’or hollywoodien.
George Dewey Cukor voit le jour à New York le 7 juillet 1899. D'origine hongroise, sa famille le destine au barreau, mais il abandonne bien vite ses études de droit au profit du théâtre. En 1926, il monte sa première pièce à Broadway : Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald. Il entre à la Paramount en 1929 en qualité de dialoguiste. Après 51 longs-métrages en noir et blanc, en Cinémascope et en Technicolor, George Cukor décède à Los Angeles le 24 Janvier 1983.


Breakfast at Hollywood
George Cukor et sa star fétiche : Katharine Hepburn


Sa filmographie s’enorgueillit de trois chefs-d’oeuvre. Deux comédies dont une musicale : Indiscrétions avec Katharine Hepburn, Cary Grant et James Stewart, (1940), My fair lady avec Audrey Hepburn et Rex Harrison (1964) et un mélodrame : Une étoile est née avec Judy Garland et James Mason (1954).

Leur point commun ? La "Cukor’s touch " ou la traversée subtile du miroir. Un passage infime entre le drame et la comédie, la légèreté et la profondeur, l’euphorie et l’amertume au sein d'un même film, parfois même en une seule séquence.











Femmes traversées
Judy Garland & Ingrid Bergman par Andy Wharol
Audrey Hepburn par Douglas Kirkland



Revoir un film de George Cukor, c’est plonger avec délices dans un microcosme où règnent la confusion des sexes (The actress - 1953) et l'inversion des rôles (Sylvia Scarlett - 1935). C’est, selon un principe cruel d'ascension (My fair lady) ou de déchéance (Une étoile est née), faire connaissance avec des personnages en contradiction profonde avec leurs aspirations sociales. Figures sur lesquelles Cukor assène coup sur coup avec une sophistication extrême. Étourdis, la plupart des "caractères cukoriens" évoluent et se transforment grâce à l’énergie de la mise en scène du cinéaste.


Katharine Hepburn, Cary Grant & James Stewart
The philadelphia story/Indiscrétions



Organisation scénaristique composée de rebondissements multiples, de retournements incessants de situation où le metteur en scène choisit de privilégier le domaine du spectacle et l'infinie variété des formes féminines en proie à la découverte de leur identité et à la conquête de leur indépendance. Qu’elles soient adolescentes (Les quatre filles du docteur March - 1933), célibataires (Riches et célèbres - 1981), sous emprise (Hantise - 1947), mariées (Madame porte la culotte - 1949) ou divorcées (The women - 1939).


Over the top


En 1939, après avoir été congédié du tournage de Autant en emporte le vent par Clarke Gable qui lui reproche de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, Georges Cukor se voit confier par la Metro Goldwyn Mayer la mise en scène cinématographique d’une pièce de théâtre à succès écrite par Clare Boothe : The women. Cette comédie menée tambour battant se singularise par sa distribution exclusivement féminine !


Femmes au bord de la crise de rire
Quelques unes des... 135 interprètes du film !


Le film reprend les actes de la pièce et se divise en trois parties :

- Mary Haines apprend l’adultère de Stephen son mari avec Crystal Allen, vendeuse dans une parfumerie de luxe.

- Mary Haines s’exile à Reno où l’on divorce aussi vite qu’on se marie aujourd’hui à Las Vegas. Elle est entourée de femmes "fières, mais sans mari" !

- Mary Haines vit désormais seule avec sa fille à New York. Toujours amoureuse de son mari, elle chasse Crystal et reconquiert le cœur de Stephen.


Tout en conservant une succession de situations et de répliques dictées par les règles dramaturgiques, Cukor évite l’écueil du théâtre filmé en multipliant les rôles et les lieux où se forment, puis se défont les groupes. Formés de personnages à l’esprit aussi volubile que vitriolique, ces rassemblements effervescents emballent et soutiennent le rythme de la comédie.
The women favorise aussi les séquences plus graves conduites par les face-à-face et les trios. C’est dans ce rythme incessant entre pluralité/superficialité et intimité/profondeur que le film trouve son élégance. Il atteint le sommet de son raffinement "over the top" lors d’un défilé de mode, parenthèse en Technicolor dans cette œuvre en noir et blanc.


Costumes "over the top" signés Gilbert Adrian



Cette représentation gigogne (théâtre/cinéma/fashion show) met en abyme la haute bourgeoisie new yorkaise. Microcosme étouffant qui s’autoparodie lorsque les mannequins du défilé envoient des cacahuètes à des singes en cage, mais habillés… en haute couture ! Les primates semblent alors gesticuler sur les perchoirs de l’échelle sociale sous le regard de la volière composée par les actrices du film.

Féroce, grotesque ou attendrissante, l’animalité ne cesse de parcourir le film. Dès son générique, chaque héroïne apparaît dans un bestiaire. Succédant à la bête qui symbolise sa personnalité, les onze protagonistes de The women sourient dans un médaillon.
Puis, la première séquence du film montre un combat de chiens en laisse devant les portes d’un institut de beauté.
Enfin, pour souligner l’esprit venimeux de cette jet set, la révélation de l’adultère de Stephen Haines est lancée, telle une flèche acérée, par une manucure qui applique le vernis à ongles dernier cri : le Jungle red !




Femmes de coeur


Pour interpréter ce casting au féminin pluriel, la MGM fait appel à ses plus grandes stars : Norma Shaerer, Joan Crawford, Joan Fontaine, Paulette Goddard, Rosalind Russel, Mary Boland…

Sous le brio des dialogues qui invite les actrices à l’hystérie, à la médisance et au crêpage de chignon, George Cukor insuffle un courant d’air existentiel plus frais. Comment parvient-il à glisser avec tant d’aisance de la légèreté à la gravité ? En suivant l’évolution psychologique de Mary Haines qui porte le deuil de l’absolu en amour et se retrouve pétrie de doutes et d’interrogations.
Comment réagir quand une union fondée sur une tendresse exclusive s’effondre à cause d’un adultère ? Sur quoi les yeux s’ouvrent lorsqu’ils découvrent que la fusion de deux sensibilité devient l’enjeu de désirs sexuels environnants, le jouet des stratégies sociales ? Faut-il alors renoncer à ses idéaux ou fermer les yeux ?...

Dans la plus pure tradition du divertissement, le film pose ce dédale de questions. Sans la lourdeur du message, il se contente d’esquisser quelques réponses grâce aux révélations des personnages qui entourent Mary Haines. Situées sur différents degrés de l’échelle sociale, les trois femmes les plus âgées de The women posent des regards divergents sur l’amour :


Joan Crawford, Norma Shearer & Rosalind Russell


Madame Morehead (Lucile Watson) est symbolisée dans le générique par une chouette à l’air averti :

Après la découverte de l’adultère de Stephen, la mère de Mary tente d’inculquer à sa fille une vision pour le moins accommodante du couple. Elle lui conseille de fermer les yeux sur cette infidélité en révélant que son propre géniteur et époux - le grand-père et le père de Mary ! - ont cédé eux aussi à ce qu’elle nomme "la nature de l’homme".
Si son discours prône l’institution du mariage et souligne les avantages dont bénéficie la femme bourgeoise, la mère de Mary n’est pourtant pas ligotée par les conventions. Elle sait que les sentiments de Mary et de Stephen palpitent encore. Elle tente de sauver leur union en expliquant à sa fille qu’elle passera toujours avant ses maîtresses parce qu’elle est la mère de ses enfants.
Selon Madame Morehead, grâce à la procréation, le mariage a toutes les chances de se transformer en… affection !


La comtesse Flora de Lave
(Mary Boland) est symbolisée dans le générique par un singe enjoué :

Mary Haines rencontre Flora de Lave dans le train qui la mène à Reno. Française, richissime et très fleur bleue, la comtesse ponctue chacune de ses répliques par : « L’amour ! L’amour ! ».
Pour elle, ce sentiment est comme un fleuve quittant son lit. Il enfle, déborde et emporte toute volonté sur son passage. Si le personnage de la comtesse se présente comme une caricature, il n’est pas exempt de douleurs. Certains de ses jeunes maris, plus tièdes dans leur élan, ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune. Incorrigible amoureuse, elle tombe régulièrement sous le charme d’hommes jeunes et beaux. Elle leur passe la bague au doigt... pour mieux les coucher dans son lit !













Femmes des villes ou femmes des champs ?
















Lucy (Marjorie main) est symbolisée dans le générique par un cheval robuste et débonnaire :

Lucy est gérante du ranch de Reno où viennent se réfugier les femmes en instance de divorce. Évoluant dans un milieu agricole, elle est mariée. Sa condition sociale inférieure la condamne à la rudesse du travail. Pour elle, l’amour ne dure que le temps d’un souffle. Celui nécessaire à son mari pour la séduire (sous entendu, la sauter) avant de l’engrosser et... de la battre !
Cukor atténue la noirceur de ce constat en intensifiant le caractère comique du personnage. Accaparée par les tâches ménagères, Lucy chante à tue-tête avec un fort accent populaire et ne manque jamais de rabrouer ses pensionnaires huppées. Pour elles, les délices et les tourments de la passion sont un luxe que seuls les riches peuvent s’offrir.

Pourtant, jamais cette oeuvre n’affirme que c’est la pauvreté qui rend l’amour impossible. Beaucoup plus fin, The women montre à travers ces trois femmes mûres que les autres héroïnes, plus jeunes, sont tout autant dominées et manipulées par les hommes. C’est leur patriarcat qui dicte les codes maritaux dans les milieux populaires comme dans les classes bourgeoises. Résultat, les femmes du film sont condamnées à réagir. Se résigner avec plus ou moins de souffrance ou se rebeller en s’exposant à la répudiation.




Entière, sage et active, Mary est l’enfant de ces trois personnages. Comme la Comtesse de Lave, elle rejette en bloc les avantages matériels issus d’un mariage souillé par le mensonge. Mais comme sa mère, elle ne s’érige pas contre les avantages sociaux que procurent son union. À Reno, elle choisit de garder la tête haute comme Lucy en refusant de s’abaisser à la mesquinerie de la jalousie. Drapée dans un orgueil teinté de compassion qui l’éloigne du cynisme, la jeune femme finit par divorcer tout en continuant à aimer Stephen.


B. A.-ba de l’amour


Dans le train pour Reno (lieu métaphorique signifiant l’esprit en mouvement de l’héroïne), Mary Haines rencontre la Comtesse de Lave et Miriam Aarons, une actrice. Pour ces deux femmes, l’amour repose avant tout sur l’attrait physique. D’une façon fantasque chez la première qui est rentière. D’une manière plus réaliste chez Miriam car son métier repose sur ses charmes.


" L'amour ! L'amour ! "
Paulette Goddard, Mary Boland & Norma Shearer


Miriam Aarons
(Paulette Goddard) est symbolisée dans le générique par un renard fin et adorable :

Par expérience, Miriam Aarons prétend que les femmes rencontrent des déboires sentimentaux parce qu’elles s’amourachent des hommes pour leur personnalité et parce qu’elles croient que l’amour dure toujours. Sans le savoir, c’est le portrait de Mary qu’elle dépeint. Miriam évoque aussi l‘étroite relation entre le sentiment amoureux et le désir sexuel au sein du couple. Elle revendique le rôle conquérant du sexe. L’amour est une bataille qui se gagne au lit !

Grâce à Miriam, Mary prend conscience que l’amour est loin d’être éternel et exclusif. S’il naît entre deux être, il se déporte, mais peut aussi se reconquérir. Et de nouvelles interrogations germent et poussent dans son esprit : Est-ce que la conquête située à la lisière du combat peut réparer une relation brisée par une trahison ? Le sentiment amoureux devient-il alors synonyme de joute torride et de rapport guerrier ?...

En parallèle au cheminement de l’héroïne qui dépucelle son âme et atteint la maturité sentimentale, le film se penche sur le duel l’opposant à Crystal Allen, la maîtresse de Stephen.



Qui porte le chapeau ?
Norma Shearer
ou Paulette Goddard ?...




Crystal Allen
(Joan Crawford) est symbolisée dans le générique par une splendide panthère alanguie :

Vendeuse dans une parfumerie de luxe, Crystal est "la méchante" du film. Elle incarne une vision stratégique de l’amour. Elle simule l’attachement pour franchir les barrières sociales et vivre avec opulence. Fort de cette ambition, son affrontement avec Mary ne se limite pas à la possession d’un homme. Il prend des allures de lutte des classes dans deux séquences :

- À l’issue du défilé de mode, Mary et Crystal se retrouvent dans le même salon d’essayage. La légitime décide de braver la maîtresse. En insistant sur la tenue vulgaire de Crystal, Mary fait apparaître la vénalité et l’absence de sensibilité de sa rivale. Épinglée dans sa condition sociale inférieure, Crystal rétorque non sans esprit que ce n’est pas cette tenue, mais ce qu’il y a en dessous qui éveille le désir de Stephen !


... C'est plutôt Joan Crawford !


- Mariée à Stephen, Crystal cède aux charmes d’un autre homme, le beau cow-boy marié à la comtesse de Lave. Quand Mary fait tomber le double masque de Crystal, Stephen la répudie sur-le-champ. Déclassée, la parvenue est alors remise à sa place... sociale.
Une fois encore, Femmes ne cède pas au jugement car il offre à Crystal une sortie pleine de panache. Dans une dernière réplique d’une lucidité glaçante, elle accuse les bourgeoises d’être comme elle des "chiennes" qui reniflent l’homme riche et s’accrochent à lui non par amour, mais pour l’argent et la sécurité.
Pendant cette scène, Mary et Crystal portent toutes deux une robe en lamé or. Armure érotique que Mary arbore à présent avec éclat !


Film féminin ?... Non, féministe !


The Women est plus qu’une œuvre au féminin, c’est film féministe refusant de céder à la réduction d’un "happy end" qui montrerait un modèle unique d’amour victorieux.
Au fil de ses rebondissements, le film aiguise l’émancipation de ses héroïnes en articulant leurs sentiments face au sexe, à l’argent, au pouvoir masculin en fonction des situations sociales de chacune. Comédie rosse, fluide et endiablée, Femmes brille encore aujourd’hui par sa précision sociologique, son étude atemporelle des relations amoureuses conduite par Mary Haines (sublime Norma Shearer) symbolisée dans le générique par une biche délicate. Aux abois ?....
Ne vous fiez pas aux apparences et revoyez le magnifique gros plan du visage de l’actrice exhibant ses ongles peints. Parure d’une guerrière qui s’écrie dans un élan glorieux :
«En deux ans, mes griffes ont poussé, Mère… Jungle Red !».




***

FEMMES SOUS INFLUENCE


« Q'une femme entre dans ma vie et tout devient drame ou comédie ! » déclare Rex Harrison alias le professeur Henry Higgins dans My Fair Lady.


Le professeur Higgins et sa "chose" : Eliza Doolittle


Les stars hollywoodiennes sont étroitement liées au parcours artistique de George Cukor. Tout particulièrement Katharine Hepburn, son actrice fétiche, qu’il retrouve huit fois : Héritage (1932), Les quatre filles du docteur March, Sylvia Scarlett, Vacances (1938), Indiscretions, La flamme sacrée (1942), Madame porte la culotte, Mademoiselle gagne-tout (1952) et pour la télévision The corn is green (1979).

Judy Holliday prend le relais et devient un temps son interprète idéale dans Comment l'esprit vient aux femmes (1950), Je retourne chez maman (1951) et Une femme qui s'affiche (1953).

Deux mythes reviennent aussi deux fois devant sa caméra : Greta Garbo et Marilyn Monroe. La divine dans Le roman de Marguerite Gautier (1936) et son dernier film, La femme aux deux visages (1941), un échec public qui précipite sa décision d’interrompre sa carrière. Marilyn tourne avec Cukor Le milliardaire (1960) et Quelque chose va craquer (1962), son dernier film inachevé.











Greta Garbo
& Marilyn Monroe par Andy Wharol











La comparaison entre Garbo et Monroe s'impose car toutes deux disparaissent des écrans avec le même réalisateur. Dans leur dernier film, Cukor les "met à nu" et montre deux femmes vulnérables et traquées. Résultat mitigé et démarche assez singulière chez le metteur en scène qui, avec ses retournements de situation, ne cesse "d’habiller" psychologiquement ses personnages pour les aider à atteindre leur autonomie.

L’œuvre de Georges Cukor imprègne avec intensité certaines œuvres cinématographiques :

- En 1995, La fleur de mon secret de Pedro Almodovar rend hommage à Riche et célèbre, le dernier film du Maître.
Dans la dernière séquence du film, Marisa Paredes et Juan Echanove rejouent le final interprété par Jacqueline Bisset et Candice Bergen. Elles trinquent devant un feu de cheminée un soir de réveillon après avoir prononcé la célèbre réplique :
« Je veux sentir de la chaleur humaine et tu es la seule dans les environs. Embrasse-moi… ».
Alors que les deux amies écrivains s’étreignent amicalement, les amants almodovariens s’embrassent sur la bouche.


Rich and famous
Jacqueline Bisset & Candice Bergen



- Dans les années 2000, François Ozon désire racheter les droits de The women. En vain. Il se rabat sur 8 femmes, la pièce de théâtre écrite par Robert Thomas.
Pendant l’ouverture de son film au féminin pluriel, Ozon remplace les animaux du générique de Cukor par des fleurs personnifiant chaque héroïne. Comme Rosalind Russel dans Femmes, Danielle Darrieux se retrouve enfermée dans un placard !

- En 2008, Diane English tourne le remake de The women. Annette Bening qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Rosalind Russel reprend le rôle de la perfide Sylvie Fowler.
Quant à Meg Ryan, elle incarne Mary Haines et retrouve indirectement George Cukor qui lui offre sa première apparition cinématographique dans Riche et célèbre où elle joue la fille de Candice Bergen, à nouveau sa génitrice dans le remake de Femmes.
Hélas, cette reprise aussi insipide qu'inutile subit la triste influence des séries TV "girly" (Desesperate house wives, Sex and the city...). Une ineptie hybride.



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11.5.09

Yes, we Cannes !

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L'affiche du 62e Festival de Cannes créée par Annick Durban semble, selon son auteure, "ouvrir une fenêtre sur la magie du cinéma et invite au rêve…".
En guise de coup d'envoi cannois, Cinégotier propose un court-métrage de fiction inspiré du photogramme du chef-d'oeuvre de Michelangelo Antonioni : L'Avventura (1960).




***

INT. JOUR - CHAMBRE D’HOTEL


Les images sont en noir et blanc et l’héroïne ne dévoile jamais l’intégralité de son visage.
Des murs blanchis à la chaux, un mobilier sommaire, un portrait du Christ avec un rameau séché évoque le sud, sa solarité et ses croyances.
Dans le lit, deux corps : un homme endormi, la bouche entrouverte, les joues et le cou mal rasés, les cheveux hirsutes. À ses côtés, une jeune femme coiffée d’un chignon blond en bataille. Une partie de son visage est cachée par les draps. Ses yeux dévisagent l’homme.
Elle s’assoit avec précaution sur le rebord du lit. Son pied frissonne au contact de vieilles dalles de tomette craquelées aux jointures. Son deuxième pied rejoint le premier. Ils s’attardent, se cambrent, profitent de la fraîcheur avec délectation.
Par-dessus son épaule, les yeux de l’héroïne glissent le long du corps de l’homme : le torse velu, le gras du ventre à moitié recouvert par les draps, le sexe gonflé qui forme une bosse à travers le tissu.
La lumière du jour d’une force aveuglante filtre à travers les persiennes. Les pieds de l’héroïne parviennent à une chaise rustique où une robe noire en mousseline est posée en boule. Sur le sol, une combinaison en nylon qui rappelle les stars italiennes des années 1960. La main de la jeune femme frôle la mousseline, file vers la combinaison, s’arrête, revient vers la robe.
Vêtue de la robe noire à bretelles, la protagoniste achève de recoiffer son chignon en se dirigeant vers la porte. Elle jette un dernier coup d’œil vers l’ensommeillé. Sa main tourne la poignée avec précaution.

INT. JOUR - COULOIR HOTEL

L’héroïne emprunte un vieil escalier en bois à la rampe vermoulue. Ses pas sont attentifs à ne pas dissiper le silence enveloppant. Seuls quelques craquements accompagnent sa descente.

INT. JOUR - HALL HOTEL

La jeune femme avance dans un décor théâtral composé de panneaux de bois ouvragés séparés par des rideaux de velours rouge. Cette surcharge contrarie l’ambiance du sud et rend l’atmosphère étouffante.
Elle s'approche d'un comptoir où la standardiste dort sur ses deux bras repliés comme si elle faisait la sieste. Au bout du hall, dans le champ visuel de la protagoniste, deux grooms débraillés sommeillent l’un contre l’autre. À leurs pieds, quelques bagages gisent sur le sol. L’un crache des sous-vêtements féminins.
L’héroïne se dirige vers les grooms. Ils ressemblent à deux soldats morts au front. La main de la jeune femme s’approche de l’épaule de l’un. N’ose le toucher. Elle claque des doigts sous le nez de l’autre.

INT. JOUR - REFECTOIRE HOTEL

L’héroïne pénètre dans la pièce baignée par une lumière aveuglante. Ses yeux clignent. Elle met sa main en visière et découvre les boiseries ouvragées qui l’entourent. À leur sommet, des poupées folkloriques et des céramiques italiennes.
Elle se dirige vers la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent.

INSERT REVE

Cet espace ressemble à une mer de glace, de lait ou de sucre?... Il appelle à sa traversée, à la tentation. Comme dans la Bible où la femme de Loth est changée en statue de sel lorsqu’elle se retourne pour regarder la ville de Sodome malgré l’interdit de Dieu.
Soudain, des diamants transpercent les avant-bras de l’héroïne. Ils gravitent sur sa peau, s’assemblent et deviennent deux bracelets lourds, symétriques, scintillants de mille feux. La mousseline de la robe noire s’allonge. Dans un déchirement, elle se fend jusqu’au bassin de la jeune femme.

OFF
Cliquetis d’appareils photo par centaine.

Des taches de sang apparaissent et s’élargissent sur l’espace blanc. Guidée par ces auréoles, la protagoniste avance. Au fil de ses pas, les taches s’ordonnent et se transforment en tapis rouge.

OFF JOURNALISTES
(crient comme dans un photo call)
Monica ! Léa ! Monica, par là ! Léa, regarde-moi !

Le rouge du tapis se transforme en braise. L’héroïne avance comme un fakir. Dans un effet spécial irréaliste, sa silhouette prend feu et devient un bouquet de flammes qui se met à flotter. Sous ce bûcher aux vanités, les braises du tapis sont absorbées par le sol qui redevient blanc. La torche n’est plus qu’une fumée sombre. Elle se dissout dans l’air.

OFF
Les cliquetis des appareils et les voix des photographes s’évanouissent.

Fondu au blanc.

OFF l’HEROINE
(murmure avec un accent italien)
Mais que sont devenues Monica Vitti et Léa Massari ?...

RETOUR REALITE

La jeune femme se tient face à la baie ouverte. Un arrêt sur image exprime sa stupeur. De dos, elle fait face à un espace immaculé, incandescent.

FINAL CUT


Léa Massari & Monica Vitti dans L'Avventura


1.5.09

Rebecca's baby

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A la veille du coup d'envoi du 62e Festival de Cannes, Cinégotier vous propose un retour vers la Semaine de la Critique 2008 avec Das fremde in mir (L'étranger en moi), un film allemand de Emily Atef qui ne semble pas trouver de distributeur en France.

Puisque le cinéma se nourrit de la vie, il est truffé d'injustices comme elle. Pour arrondir les angles de ce cruel constat, cette séance de rattrapage pour un film invisible :




Une jeune femme nommée Rebecca court dans les bois. Paysage mental anarchique et touffu. Elle s’effondre, puis manque de perdre la vie alors qu’elle vient de la donner à un petit garçon...




Das fremde in mir a le cran d'aborder un thème quasiment inexploré au cinéma : le baby blues et ses conséquences traumatiques pour une mère.
Emily Ateff, venant du documentaire, choisit le parti pris radical d’une réalisation qui tient à distance la situation et les personnages. Par peur du pathos ?... Peut-être trop pendant la première partie où les ellipses et les situations tronquées dans leur narration se succèdent.
Ne voulant pas céder aux rebondissements mélodramatiques, la cinéaste aseptise le mal être de cette jeune famille dans des cadres larges qui semblent éloigner l’introspection, refuser l’émotion.

























Ce parti-pris pourtant louable fait souffrir au propre comme au figuré les personnages du compagnon (Johann von Bülow) et du nourrisson qui peinent à exister dans la progression dramatique du scénario. Particulièrement le bébé dont la force de vie - un nouveau-né ne cille jamais et l’intensité de son regard peut devenir insoutenable - aurait pu ciseler d'une façon plus aigüe la dépression post-natale de sa mère.

Le film parvient cependant à trouver son rythme quand Rebecca reprend goût à la vie et commence à apprivoiser son petit garçon. Les plus belles séquences de Das fremde in mir montrent cette découverte maternelle, véritable éducation sentimentale.









Vulnérabilités limpides
Emmanuelle Béart, Isabella Rosselini, Suzanne Wolff


L'âpreté de cette oeuvre est subtilement adoucie par le jeu opaque de Suzanne Wolff, présente dans presque tous les plans. En fonction de la lumière, son visage n'est pas sans rappeler l'éclat opalin d'Emmanuelle Béart et d'Isabella Rosselini.




Fort de l'audace et de la complexité de son propos, le second long métrage de Emily Atef trouble longtemps l'esprit tant il parvient à remettre en question cet amour sociologiquement codifié que l’on nomme maternel.



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1.4.09

Monsieur dort



Il voyage en solitaire / Et il chante la terre
Mais il est seul / Un jour
L'amour l'a quitté / S'en est allé
Faire un tour / De l'autre côté...
Gérard Manset
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video
Sur un trapèze Alain Bashung / clip Jean-Baptiste Mondino


La gifle



Le spectateur qui verra La journée de la jupe de Jean-Paul Lilenfield recevra ce film comme une claque. À côté, Entre les murs de Laurent Cantet montre un monde idyllique digne de La petite maison dans la prairie.
Si la partie policière relève involontairement de la mauvaise comédie, il faut saluer bien bas le vertige de la réalisation qui s’empare du huis clos entre Sonia Bergerac et ses élèves. Violence suffocante rappelant le basculement et la tension des Chiens de paille de Sam Peckinpah avec Dustin Hoffman (1971).

Par leur attitude et leur langage, les adolescents retenus prisonniers font et se font la guerre sans même s’en rendre compte (« Sale race de feuje ! » est sincèrement pour l’un d’eux une opinion et non une insulte...). Face à cette meute enragée, une enseignante vidée, épuisée, vaincue d’avance, déclare la guerre et menace sa classe avec un revolver tombé du sac d’un élève.



L'arme à l'oeil : Isabelle Adjani & Dustin Hoffman



Sonia Bergerac découvrant qu'une de ses étudiantes a été victime d’une tournante, négocie la libération des jeunes. Elle exige que le gouvernement institue "la journée de la jupe". Une trêve pendant laquelle une femme pourra porter ce vêtement sans être traitée de "pute", de "salope" ou encore de "consentante" pendant un viol.

Dans les échanges de cette prise d’otages, Jean-Paul Lilienfeld, scénariste et dialoguiste, a déployé large l’éventail des clichés inhérents aux zep et aux multiples ethnies qu’elles abritent. Pourtant, lorsque ses dialogues évoquent les humiliations faites aux filles et aux femmes, les interprétations intégristes de l’islam, les valeurs de la laïcité ou encore la came, le cul, le business bling bling considérés comme les attributs de la virilité, son propos ciselé de mille de nuances écarte dans un rebondissement le pathos, le jugement hâtif et la bonne parole.


Etonnez-moi Benoît


Parlons un peu de cette fameuse bonne parole… Pendant la diffusion de La journée de la jupe, le ruban rouge du Sidaction s’affichait sur le coin de l’écran de télévision. Il se mêlait singulièrement aux réflexions racistes, sexistes et homophobes que prononçaient avec plus ou moins d’ignorance et d’automatisme les jeunes otages (dans ces banlieues au caractère très, très sensible, It’s raining men se traduit par « Je vais te massacrer sale pédé de ta race ! ».).












Fossé infranchissable entre Sonia Bergerac et sa classe












Quelques images plus tôt, le JT de vingt heures montrait Benoît XVI en Afrique revendiquant haut et fort l'usage néfaste du préservatif. Le sujet montrait Benoît, impeccable en tiare et robe chasuble, qui finissait de flinguer par ses mots un continent décimé par le fléau du SIDA.
C'est le dernier épisode de la série papale 2009 qui a démarré très fort dès janvier avec la levée d’excommunication de quatre évêques intégristes. Parmi eux, Richard Williamson, négationniste et manifestement très fier de l’être.
Le climax dépasse toute espérance quand Rome justifie l’excommunication de la mère brésilienne d’une enfant de neuf ans violée par son beau-père. Petite fille porteuse de jumeaux et enceinte de quinze semaines. Un beau scénario de « Télé-Vaticanovela », n’est-ce pas Benoît ?...

Cher Saint Homme, vous n’êtes pas sans savoir qu’un certain J. C. (mais non, pas Jean-Claude, l’autre…) déclara un jour : « Aimez-vous les uns les autres ». Quelques siècles plus tard, vous enfoncez le clou si j’ose dire, et déclarez :
« Aimez-vous les uns dans les autres avec vos sentiments chrétiens comme seule protection ou alors soyez abstinents ou… bannis ! ».




Et moi, Benoît, si j’ai envie de m’envoyer en l’air sans pour autant être amoureux, qu’est-ce que vous allez me faire ? Me donner la fessée ou m’excommunier ?... Vous me connaissez, j’aurais tendance à pencher (euh, pardon à pécher…) avec délices pour la première solution !
Décidément, les voies du Seigneur déjà impénétrables face à la sexualité revendiquent le crime contre l'humanité en ces temps troublés…

Pourtant, tout n’est pas si tragique. Diffusé sur Arte le vendredi avant sa sortie dans les salles, La journée de la jupe a été regardé par plus de deux millions de téléspectateurs, le meilleur audimat de la chaîne depuis sa création.
Ce film nécessaire est magistralement interprété par une troupe de jeunes acteurs inspirés. Il marque aussi le come-back d’une reine sans couronne de cinéma : la plus belle des Isabelle de toutes les Adjani !


Isabelle Adjani par Jean Daniel Lorieux
exposition photos autour de
Le maitre et Marguerite de Mikhaïl Afanassievitch Boulgako


L’éternel retour


Mademoiselle Isabelle, trop, c’est trop ! Vous nous aviez déjà fait le coup en 1993. Absente des plateaux depuis Camille Claudel de Bruno Nuytten, vous reveniez avec Toxic Affair de Philomène Esposito. Autant le dire, une vraie cata!
Au bout d’un second silence, vous avez incarné avec la grâce opaline d’une estampe japonaise La reine Margot de Patrice Chéreau.


Marguerite de Valois


Pêle-mêle, il y a eu Diabolique de Jeremiah Chechik avec son final grand guignolesque à mourir de rire ; Adolphe de Benoît Jacquot, une fausse bonne idée car le personnage titre du roman de Benjamin Constant est au centre de l’intrigue. Résultat : pour justifier votre présence dans le film, votre partition est gonflée et bancale.
Moitié Viviane Romance, moitié Mireille Balin, vous excellez dans le sous-estimé Bon voyage de notre Ernst Lubitsch national : Jean-Paul Rappeneau. Hélas, le public boude cette épopée comme il ne s’en tournera probablement plus.
Je glisse sur la poésie (très) approximative de La repentie de Laetitia Masson où, longue dame brune au visage de bébé phoque, vous finissez dans un désert en fourreau de dentelle traînant derrière vous comme un petit chien, un bagage à roulettes Vuitton. De Vuitton à Lancel, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas car seule votre carrière cinématographique intéresse mon propos.














Bon voyage, Adolphe, La repentie


Sans faire partie du club de vos inconditionnels, je vous aime, Mademoiselle Isabelle et vous me manquez cruellement. Je suis convaincu, même si vous en êtes la preuve émouvante, vibrante, ardente dans La journée de la jupe, qu’un talent s’évente, se gâche par trop d’absence.

Fée ou sorcière jamais apprivoisée, vous êtes la fille spirituelle d’Elizabeth Taylor – mais vous, vous avez dit non à la Cléopâtre de Alain Chabat. Pourquoi ?... Vous êtes sensationnelle dans les comédies ! Votre talent libre et survolté s’y entend pour chambouler la cour de France pendant les guerres de religion, bouleverser un collège de zep en crise ou encore faire bander un village du sud de la France lors d’un été torride et meurtrier.
















Mère & fille de cinéma

















Comme Brigitte Bardot et Catherine Deneuve, vous réfléchissez une lumière de star à faire rougir, s’embraser et se consumer la caméra qui vous filme.
Dans le désordre, vous êtes la plus démente avec Andrej Zulawski (Possession), la plus métaphysique avec Claude Miller (Mortelle randonnée), la plus désincarnée avec Roman Polanski (Le locataire), la plus fantomatique avec André Téchiné (Barroco), la plus exsangue avec Werner Herzog (Nosferatu) et surtout la plus intensément désespérée dans Adèle H, votre rôle somme offert par François Truffaut alors que vous n’aviez pas vingt ans !
Pour toutes ces raisons, je vous en prie, non je vous en conjure, revenez vite et régulièrement sur les écrans des salles obscures !


Adèle Hugo



Sonia Bergerac est un personnage d’une puissance comme vous n’en avez pas croisé sur votre chemin de cinéma depuis belle lurette. Il va comme un gant à la tragédienne passionnelle que vous êtes, mais aussi au symbole citoyen que vous représentez. Isabelle Yasmine Adjani, mi-allemande, mi-algérienne, réunissant les stigmates les plus profondes du racisme français pendant le XXe siècle.


Isabelle Adjani par Jean Daniel Lorieux
exposition photos autour de
Le maitre et Marguerite de Mikhaïl Afanassievitch Boulgako



Mademoiselle Isabelle, vous flottez dans mon panthéon et je vous rêve en Statue de la Liberté brandissant très haut un flambeau de métissage et de tolérance. Sur le piédestal qui vous hisse définitivement au rang des plus grandes interprètes du septième art, je visualise ces quelques mots :

« Je dis parfois à Isabelle Adjani : « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre. ». Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est un mur. ».
François Truffaut - Je ne connais pas Isabelle Adjani



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25.3.09

Noirs sur blanc

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La première étoile, enfant naturel de La chèvre de Jacques Weber et de Bienvenue chez les Chtis de Danny Boom, possède dans son jeu un atout en plus : une sincérité tendre et familiale puisque ce premier film du comédien Lucien Jean-Baptiste – la voix française de Will Smith, c’est lui! - s’inspire de ses propres souvenirs d’enfance. Si vous avez 7 ou 77 ans, et pourquoi pas entre les deux, unissez-vous et allez voir en famille un film de blacks qui n’a pas peur de faire tache sur la poudreuse.

Malgré une grande faiblesse de réalisation, il arrive parfois à cette oeuvre d’être traversée par une grâce mélancolique. Ce trait, malheureusement trop rare, la distingue des productions françaises hebdomadaires qui condamnent le public à rire trop souvent pour le pire (Cyprien d’Elie Semoun, Coco de Gad Elmaleh…).




Toutes les étoiles de ce long-métrage sont à décerner à l’ensemble de sa distribution : Lucien Jean-Baptiste, Anne Consigny, Jimmy Woha-Woha, Ludovic François, Lorena Colombo, Michel Jonasz, Bernadette Lafont…
Mais la raquette d’or revient à Firmine Richard dont la présence digne d’une Whoopi Goldberg, hisse le personnage de Bonne Maman au sommet des codes de la comédie. Il faut la voir chanter à table de toute son âme une mélodie créole dédiée à De Gaulle face à son fils, quadra largué, qui la regarde médusé.












Firmine Richard & Whoopi Goldberg : même combat !












Cette séquence aussi drôle que féroce réunit à elle seule les problèmes de l’intégration, le matriarcat étouffant, le gouffre qui sépare les générations et le peu de rêve qu’offre la société actuelle aux êtres flottants, différents.
Sans céder au mauvais jeu de mot, cette noirceur souterraine évite aux films tous les écueils « racisto-civiquo-démago » et offre, dans une grande fantaisie, une plage ou plutôt un pic de tolérance. Par les temps qui grondent, c’est déjà beaucoup…


***


LA STAR QUI S’IGNORE


Firmine Richard n’occupe pas l’espace, elle le remplit de sa présence, le dévore comme le sourire qui illumine son visage. La plus populaire des actrices françaises black joue la comédie depuis vingt ans. Théâtre, télévision et cinéma ponctuent un parcours escarpé et courageux au sein d’une industrie de divertissement dirigée, donc pensée par des blancs.
Dans La première étoile de Lucien Jean-Baptiste, l’actrice tient le premier rôle. Affublée d’une perruque à bouclettes et d’un anorak grossissant, elle campe une Bonne Maman qui pour le moins décoiffe.


Firmine Richard par Fabien Lemaire


Nous nous sommes rencontrés un jour de grand soleil dans une brasserie populaire du XXe arrondissement de Paris. Elle est arrivée avec des sacs dans les mains. En un rien de temps, elle a occupé toute une banquette de l’établissement à elle seule. Les sacs semblaient se multiplier. Son téléphone rose ne cessait de sonner. Malgré cela, « La Richard » reprenait sans aucun mal le fil de la conversation. Avec l’autorité instinctive d’une patronne, mais aussi la sensibilité à fleur de peau d’une interprète…


Salon du Chocolat 2004
Firmine défile pour le 10e anniversaire


Est-ce que Firmine Richard, petite fille, rêvait d’être une actrice ?...
Mais non, comment voulez-vous ?... Jamais ! Aux Antilles, à la maison, nous n’avions pas accès aux journaux. Encore moins aux magazines de cinéma. Je me souviens de quelques publications pour enfants : Lisette et Spirou. Il y a cinquantaine d’années, il fallait avoir les moyens pour donner à lire des revues aux enfants. Non, jamais je n’ai rêvé de faire du cinéma. C’était un monde à des années lumières de ma réalité.

Vous arrivez en France à l’âge de dix-huit ans…
En 1966. Encore aux Antilles, je suis rentrée aux PTT car j’avais eu l’opportunité d’y travailler pendant les vacances. Ma mère, femme de ménage chez le receveur des douanes, a déménagé en France pour une vie meilleure car le chômage sévissait dans les îles. De Gaulle avait alors mis en place le Bumidom : le bureau d’immigration des DOM TOM. Nous avons suivi la vague d’émigration des Antillais vers la métropole.

Elle est comment la jeune fille qui arrive en France ?
Elle a très envie de vivre sa vie ! Mon certificat de travail en poche, je rentre sans difficulté aux PTT. Je me rappelle parfaitement que je suis arrivée en France au mois de mai. Le 6 juin 1966, j’ai commencé à travailler aux PTT.


`

Votre adaptation est facile ?
Très facile ! Tout d’abord, je suis arrivée par beau temps. J’étais fascinée par tout ce qui m’entourait. J’ai vécu avec ma mère dans un premier temps. Puis, j’ai connu ma période chambre de bonne. À Bécon les Bruyères, puis dans le VIe arrondissement de Paris. Trouver du boulot et parvenir à se loger étaient choses assez faciles dans les années 1960…

La vie culturelle vous intéresse particulièrement ?
Pas plus que cela. La danse occupait le plus clair de mes week-ends. J’allais en boîte tous les vendredis, samedis et dimanches. J’avais vingt ans et je vivais à fond ma jeunesse en France !

Vous évoluez dans la communauté antillaise ?
Je ne me suis jamais mise en retrait de ma communauté. Sans chercher obligatoirement à n’être entourée que d’Antillais, je ne les ai jamais fuis. Je ne supporte pas ceux qui se veulent au-dessus de leurs origines. Chacun construit son intégration comme il l’entend, mais il ne faut pas fuir sa communauté car elle t’appartient et tu lui appartiens. Lorsque tu rencontres un gros problème, tu es bien content de l’avoir derrière toi pour te soutenir. Non, la fuir n’a jamais été ma volonté, ni mon propos !



Les tribulations de Bonne Maman
à la neige



Dans
La première étoile, Jean-Gabriel, le personnage joué par Lucien Jean-Baptiste plane littéralement alors qu’il a une famille à nourrir. Est-ce que son irresponsabilité traduit un malaise culturel ou générationnel antillais ?
Il faut savoir qu’au moment de l’esclavage, l’homme n’était pas responsable de ses enfants. Sa progéniture appartenait à son maître. Donc, il ne s’est jamais senti concerné par la cellule familiale…

C’est une des conséquences gigognes de l’asservissement des noirs…
Voilà. Les enfants étaient condamnés à devenir de la main d’œuvre. En quelque sorte, des objets et des meubles qui appartenaient au maître. C’est ainsi que les hommes se sont transformés en étalons géniteurs, mais sans implication affective. D’ailleurs, bon nombre d’hommes possédaient plusieurs femmes. Cette polygamie arrangeait bien le maître puisque la relève était assurée pour le travail.

Les hommes multipliaient ainsi les chances d’enfanter des bras costauds…
Oui, tout à fait. Cette absence masculine au sein de la famille que l’on peut considérer comme une espèce de tare s’est perpétuée pendant des générations. Résultat, la mère antillaise a élevé ses enfants, mais n’a jamais rien attendu de l’homme qui les a conçus.


Un maître blanc fait donner le fouet à un esclave antillais - 1830


Mais comment éduquait-elle les filles ?...

À devenir de bonnes épouses et de bonnes mères alors que les garçons étaient livrés à eux-mêmes. D’où un dicton qui dit chez nous (elle le prononce d’abord en créole) : « Je lâche le coq dans la basse-cour. Ceux qui ont des poules n’ont qu’à bien les tenir. » !

Cet asservissement a créé une société très matriarcale car ce sont les femmes qui font aussi les hommes !
Petit à petit, les femmes antillaises ont pris conscience de cette problématique. Elles se sont senties responsables de l’irresponsabilité de leurs fils. Lorsque Bonne Maman part à la neige avec son fils, celui-ci est sur le point d’être quitté par son épouse. Elle lui dit : « Ta femme est trop bien pour toi. Tu vas perdre ta famille. Prends-toi en main. Quel exemple donnes-tu à tes enfants ?... ».
Ce périple est pour elle l’occasion de suppléer à l’éducation qu’elle n’a pas su donner à son enfant. Volontairement ou non. Mon personnage œuvre alors à la réconciliation du couple…










Michel Jonasz, propriétaire du chalet, joue les grands-pères par procuration…

Tout à fait. C’est un très beau personnage. Avec Bernadette Lafont, ils incarnent un couple qui ne voit pas leurs petits-enfants. En face de chez eux, débarquent des enfants qui n’ont pas de grands-parents…

C’est très juste car vous êtes, au sens étymologique du terme, une Bonne Maman. C’est-à-dire une Mamie qui est obligée de devenir une mère. Par obligation mais aussi par bonté, elle va s’occuper de toute la tribu puisque la mère (Anne Consigny) a décidé de ne pas les suivre. Quant au père (Lucien Jean-Baptiste), il est presque le fils de son propre fils aîné (Jimmy Woha-Woha), un adolescent très responsable. En plus, vous vous révélez être une vraie cascadeuse sur vos skis !
Rémy Julienne, gare à la concurrence ! (rires) J’ai eu la chance d’avoir une vie avant le cinéma. Après les PTT, j’ai travaillé à la RATP où je me suis retrouvée monitrice de camps de neige. Si bien qu’aujourd’hui, je peux assurer toutes mes cascades sans doublure ! (rires)


Firmine Richard par Fabien Lemaire


Comment rencontrez-vous Coline Serreau pour le rôle de Juliette dans Romuald et Juliette (1989) ?
J’aime à dire que j’étais là au bon moment.

Comme dans la magie d’un conte de fées ?
J’accepte le terme. Je ne crois pas au hasard. C’était écrit comme cela. Dans le milieu du cinéma, tellement de comédiennes attendaient de décrocher ce si beau rôle…

Ce film, à chaque fois qu’il repasse à la télévision, fait grimper l’audimat. Ce qui frappe le plus encore aujourd’hui à sa vision, c’est votre sensualité de déesse. Le regard que pose Auteuil sur votre corps dénudé à peine recouvert d’un drap blanc, contamine le spectateur. Nous tombons tous raides dingues de vous en même temps que lui !
Attention ! (rires) J’ai rencontré la directrice de Coline Serreau qui m’a fait passer un essai. Ensuite, Colline elle-même m’en a fait passer un deuxième, puis un troisième. Et voilà, j’ai été choisie. J’étais ravie, mais je n’avais pas alors vraiment de désir pour le théâtre et le cinéma.


Firmine inoubliable Juliette avec Daniel Atueuil


À sa sortie, le film rencontre un succès d’estime. Il deviendra culte par la suite, mais à part Daniel Auteuil déjà confirmé, aucun des comédiens n’a connu grâce à cette œuvre un élan nécessaire pour l’avenir de sa carrière…
Le film a été monté autour de Daniel Auteuil et de Coline Serreau qui sortait du succès de Trois hommes et un couffin. Moi, personne ne me connaissait. D’ailleurs, j’ai dû toucher à l’époque le dixième du cachet de Daniel ! (rires)

Se retrouver sur un plateau de cinéma vous est agréable ?
C’est une aventure extraordinaire ! Je rencontre Coline Serreau qui a le même âge que moi. Le personnage de Juliette m’était familier. Je connaissais des femmes antillaises qui travaillaient durement pour élever des enfants de pères différents. Le scénario m’a séduit dès la première lecture. J’étais très heureuse d’avoir à interpréter – à raconter d’une certaine façon – cette belle histoire.

Vous pensez alors à un avenir dans le monde de la comédie?
Non, pas à ce moment-là. Pour moi, Romuald et Juliette aurait pu être le seul film de ma vie. Mais quand je fais quelque chose, j’y mets tout mon cœur et j’essaie d’aller jusqu’au bout.





Coline Serreau a la réputation d’être très exigeante avec ses interprètes…

Il faut dire que Coline est avant tout une très bonne comédienne. C’est quelqu’un qui a connu des hauts et des bas à ce titre-là et aussi en tant que réalisatrice. Pour moi, les meilleurs directeurs d’acteurs sont des comédiens parce qu’ils savent quels mots employer pour vous aider à accéder au personnage. Coline, très intelligente et fine psychologue, sait exactement ce qu’elle veut.
Lorsque je dois donner une gifle à Aimé (Sambou Tati), mon fils aîné qui rencontre de sérieux problèmes dans le film, Coline m’a vraiment mise en colère. Je n’avais pas alors conscience du micro et du son à ce moment-là. Je pestais seule dans mon coin et je rêvais de quitter le tournage. Coline, qui m’entendait râler, est venue vers moi et m’a dit : « Fimine, je suis sûre que tu me hais en ce moment ! ».
Avec le recul du temps, j’ai pris conscience de la qualité de son exigence et de la valeur de sa méthode pour parvenir à trouver la juste émotion.




Bonne Maman est un peu une extension de Juliette…
Je suis heureuse que vous le constatiez ! La première étoile est vraiment le film que je me devais de faire après Romuald et Juliette. Bonne Maman, c’est un peu Juliette devenue grand-mère. Juliette rencontrait des problèmes avec Aimé, son aîné. Bonne Maman vit la même chose avec Jean-Gabriel.




Elles ont toute les deux une forme de sensualité très affirmée…

Oui, on peut dire qu’elles sont épanouies. (rires)

J’aime la séquence du Scrabble quand Michel Jonasz, un brin émoustillé, n’ose pas placer le mot « négresse » sur la grille…
Cette scène traite parfaitement d’une certaine forme de culpabilité. Des gens qui n’osent pas appeler « un chat, un chat »…

Oui, un consensualisme ambiant anesthésie tous les mots et toutes les expressions. Pourtant, les plus crues sont parfois pleines d’esprit et tellement sexy…
Oui, tout à fait.

Après Romuald et Juliette, vous partez aux Etats-Unis. Pourquoi ?
Tout le monde aimait le film et me trouvait du talent, mais moi je voulais comprendre pourquoi. Etais-je capable de réitérer cette première fois face à la caméra ? Voilà pourquoi je m’inscris à la Lee Strasberg Theatre and Film Institute pendant la promotion de Romuald et Juliette en Amérique. Le film a bien marché aux Etats-Unis. Il était produit par Miramax… Bref, je rencontre Anna Strasberg qui me donne un dossier. Puis, j’obtiens une bourse grâce à Serge François, alors en poste au ministère des affaires étrangères.


Succès outre-Atlantique pour Firmine










Mama, there's a man in your bed
8 women



Vous sentiez le besoin d’affermir le cadeau de Romuald et Juliette par un apprentissage de la comédie ?

Tout à fait. Coline Serreau m’avait dit que j’avais naturellement ce qui ne s’apprend pas. Je me suis alors dit que je devais acquérir ce qui devait s’apprendre. Il fallait que je me donne les moyens d’y accéder.

Et vous n’avez jamais pensé demeurer aux Etats-Unis pour y faire carrière ?
Non, parce que je suis une actrice française. Si carrière il y a, je préfère qu’elle se construise d’abord ici. Ensuite, là-bas… (elle réfléchit un moment) Mais, pourquoi pas ?...


Vittorio Gassman & Dino Risi
Valse d'amour (Tolgo il Disturbo)



Et vous enchaînez en 1990 avec Dino Risi dans Valse d’amour…
… Et Vittorio Gassman comme partenaire. Superbes rencontres ! Je suis peinée de ne pas avoir revu Dino avant sa mort. Nous avons failli nous croiser une année au Festival de Cannes. Hélas, la vie en a décidé autrement… Je me souviens de cet immense réalisateur me félicitant pour ma performance dans le film de Coline. J’étais très émue et pas peu fière !

Comment était-il sur un plateau ?
Il était d’une simplicité ! Toujours prêt à changer n’importe quel mot de ses dialogues pour moi. Il me considérait comme une grande comédienne.

C’est le premier réalisateur qui vous engage après Romuald et Juliette et aussi une grande figure du septième art qui loue votre talent. Un père spirituel de cinéma qui vous donne crédit en quelque sorte…
Oui, exactement. J’étais à la fois ravie et confortée dans mon choix de vouloir exercer le métier de comédienne.

On aurait pu croire avec de tels parrains de cinéma que votre carrière était lancée...
On aurait pu le croire, effectivement. (rires)


Firmine Richard par Fabien Lemaire


Être black et actrice semblent un mariage difficile à concilier dans un monde de blancs. Même Halle Berry qui décroche l’Oscar en 2002 poursuit une carrière hasardeuse. Récemment, François Dupeyron a réuni un casting d’acteurs noirs pour Aide-toi, le ciel t'aidera. Dans 35 rhums, Claire Denis a retrouvé Alex Ducas, l’un de ses acteurs fétiches…
Même pendant les périodes où je n’avais pas assez travaillé pour toucher les ASSEDIC du spectacle, je ne suis jamais dit: « Je suis noire. C’est pourquoi on ne m’appelle pas ! ». En revanche, je sais pertinemment que je suis une femme noire dans un monde de blancs. Et que les blancs possèdent un regard sur nous que ce soit au niveau du cinéma ou encore en politique.

Pouvez-vous définir ce regard ?
Non, parce que je ne suis pas à leur place. Je ne sais pas comment ils me voient. De mon côté, je possède aussi un regard particulier sur l’homme blanc. Quand je lis un scénario ou une pièce de théâtre, je perçois l’imaginaire d’un auteur ou d’un réalisateur qui me propose un rôle particulier dans lequel ma couleur rentre en ligne de compte. Je comprends qu’un créateur ne puisse pas m’envisager dans tous les rôles car les fondements de sa culture sont composés de Germinal de Zola ou de La princesse de Clèves de Madame de la Fayette. Des œuvres dans lesquelles les noirs sont absents. Dans les influences et l’évolution d’un créateur blanc, le noir est presque toujours accessoire. Donc, je peux tout à faire comprendre qu’il ait à faire preuve d’imagination pour m’envisager dans un rôle.


Carmen Jones d'Otto Preminger (1954)
L'opéra blanc de Georges Bizet revisité black
Harry Belafonte & Dorothy Dandridge


N’y a-t-il pas une ambiguïté dans votre cas car vous êtes black, mais aussi Antillaise ? Donc, issue d’une culture francophone…
Il n’y a aucune espèce d’ambiguïté chez les Antillais. Pour nous, c’est le cas de le dire, les choses sont très claires. Mais, hélas, le blanc veut toujours penser à la place du noir. Ce que je souhaite dire aux blancs, c’est : « Arrêtez de penser pour nous, ce qui est bon pour nous, ce que les gens vont penser de nous ! ».
Force est de constater que les émotions n’ont pas de couleur. Elles sont les mêmes pour tous. Dans le film, si la famille était portugaise ou espagnole, elle rencontrerait les mêmes problèmes !

Vous avez d’ailleurs joué des rôles récurrents dans des séries tv (La kiné, Le grand patron…). Bon nombre de séries aux Etats-Unis sont composées d’un casting pluriethnique…
Lucien Jean-Baptiste, avec La première étoile, raconte ses souvenirs d’enfance. Les décideurs qu’il a rencontrés trouvaient que c’était une très belle histoire, mais il a fallu batailler et convaincre que les aventures de ces Antillais à la neige pouvaient séduire un large public.

Bonne Maman est un vrai personnage de comédie. Une grand-mère des Vosges ne réagirait pas comme elle…
Mais, oui ! Bonne Maman réagit comme une noire parce que c’en est une. Elle se met à gueuler, puis sourit immédiatement. Lucien est Antillais et il connaît très bien cette façon de réagir différente d’une mère ou d’une grand-mère blanche.




En 2002, François Ozon fait appel à vous pour 8 femmes. Le rôle de Madame Chanel exprime parfaitement la place accessoire du black dans l’imaginaire d’un blanc. Ozon vous fait devenir une extension contemporaine de Mammy (Hattie Mc Daniel), la nounou de Autant emporte le vent de Victor Flemming (1950) et aussi de Annie Johnson (Juanita Moore) dans Mirage de la vie de Douglas Sirk (1959). Votre rapport avec Gaby (Catherine Deneuve), avec sson look et ses airs à la Lana Turner, est une copie conforme de ce chef-d’oeuvre du mélodrame. L’employée noire face à la maîtresse blanche et blonde…
Oui, Madame Chanel est le prototype de la nounou qui a élevé les enfants d’une famille bourgeoise blanche.

Dans son univers, Ozon la pervertit à souhait cette nounou Chanel…
C’est son truc et c’est tant mieux ! J’ai passé des essais avec les comédiennes qui avaient été envisagées pour le rôle de Catherine, la benjamine des filles. J’ai donné la réplique à Emilie Dequenne, Vahina Giocante. Cette dernière a été retenue, mais comme elle est tombée enceinte, c’est Ludivine Sagnier qui a hérité du rôle. Comme quoi, quand les choses sont écrites… Une belle rencontre m’a unie à François parce c’est moi qu’il désirait pour le rôle de Madame Chanel. La seule chose qui m’avait contrariée, c’est qu’il voulait que j’adoucisse mon accent…




On en revient au blanc qui se fait une certaine idée du noir…
Je lui ai envoyé un courrier où je lui ai fait part de mon étonnement. Il me semblait impensable que mon personnage s’exprime avec un accent pointu…

Vous aviez raison. Cet accent renforce l’isolement du personnage. Quand, avec cette pointe de créole, vous interprétez la reprise de Pour ne pas vivre seul autrefois chantée par Dalida, c’est tout l’isolement sentimental du personnage, mais aussi sociologique et géographique, qui se révèle au spectateur…
Bien sûr. Ce film demeure pour moi une très belle aventure. J’avais rencontré François lors de la première de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes

Adapté d’une pièce de Rainer Werner Fassbinder …
J’avais trouvé Ludivine Sagnier absolument magnifique dedans. J’aime tellement l’ambiguïté que Ozon insuffle aux personnages de ses films. C’est pourquoi, quand j’ai reçu la proposition de 8 femmes, j’ai dit oui aveuglément avant même de lire le scénario. Je voulais faire partie de son univers. Et ce, quel que soit mon personnage.
































Maîtresses blanches et servantes noires
Autant en emporte le vent, Mirage de la vie, 8 femmes


Vous tournez 8 femmes quatorze ans après Romuald et Juliette
Oui. Je me suis dit qu’après le gros succès du Ozon, les choses allaient quand même bouger. Mais les mentalités sont si longues à changer…

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage en studio tourné dans un décor quasiment unique - donc dans des conditions de travail proches du théâtre - et avec des partenaires d’exception ?
Et aussi un confort de travail exceptionnel. Chaque actrice possédait sa loge. Nous tournions pas très loin de Paris. Tous les jours, nous nous retrouvions toutes dans cette grande salle pour jouer ensemble. Mais auparavant, les comédiennes répétaient séparément dans leur loge avec François. Ce qui a été si formateur pour moi, c’était de voir comment chacune s’attribuait son personnage. Comment elles se trompaient parfois car les actrices sont aussi des êtres humains avec leur sens du contrôle et leur vulnérabilité…




J’ai eu, au fil de mon parcours, la chance de rencontrer ce qu’on appelle des « grands ». Sur Valse d’amour, j’avais joué avec Vittorio Gassman. Vous imaginez ! Eh bien, cet homme ne se faisait jamais doubler pour faire la lumière. Dans le film, il devait donner la réplique à des enfants. Champ ou hors champ, il répétait chaque prise avec la même intensité. Dans le seul but d’apporter de l’imaginaire au jeu des enfants.

Dans 8 femmes, le décor unique fait penser à celui de Dogville de Lars Von Trier. Quel que soit le statut de chacune des comédiennes, vous êtes toutes plongées dans la matière du travail. Il me semble que cet état d’esprit anéantit les clivages de la célébrité…
Je vais vous dire. J’ai toujours remarqué que les plus grands étaient les plus humbles !

Et sept ans plus tard, vous obtenez le premier rôle dans La première étoile…
Oui, une histoire universelle qui fait écho à ma vie et, je crois, à celle de beaucoup de monde. Son succès au Festival international de Comédie de l’Alpe d'Huez le prouve (le film a obtenu le Prix du jury et celui du public). Vous savez, La première étoile sort quasiment jour pour jour vingt ans après Romuald et Juliette…


Whoopi Goldberg par Annie Leibovitz


J’ai une baguette qui exauce tous les vœux de comédie. Lequel désirez-vous le plus ?
Sans hésiter, un film avec Whoopi Goldberg ! Je l’ai rencontrée deux fois. Tout d’abord au Festival du film de Los Angeles où Romuald et Juliette faisait l’ouverture. D’ailleurs, Coline Serreau qui devait tourner le remake du film en Amérique avait fait passer des essais à Whoopi, mais celle-ci n’avait pas été retenue… Bref, lors de ce festival, un hommage était rendu à cette immense comédienne que j’adore. Michael Douglas, Robin Williams, toute l’équipe de Star Strek ont défilé sur scène pour lui faire des éloges. Son tour est arrivé et Whoopi a déboulé avec ses chaussures à la main sous prétexte qu’elles lui faisaient mal !

Je vous vois très bien faire la même chose !
Ben oui, quand on a mal, on a mal et ça vous porte au coeur! Whoopi est la simplicité même malgré son succès colossal. Son combat aussi car ses débuts furent très, très difficiles…
La seconde fois, nous nous sommes croisées en 1992 au Festival de Cannes grâce à Christophe d’Yvoire qui travaillait au magazine Studio. Whoopi était membre du jury et refusait toutes les interviews. J’ai dit à Christophe que j’aimerais bien la rencontrer pour le magazine. Il était enchanté. J’appelle Whoopi, et elle me répond : « Pour toi, je marcherai sur l’eau ! ». Nous avons fait l’entretien et une photo a scellé ce très beau moment.

Pendant la promotion de 8 femmes, Danielle Darrieux déclara à propos de vous : « Firmine Richard est une star qui s’ignore ! »…
Oui, je me rappelle très bien. (rires) Star ?... D’accord, mais elle a raison Danielle, je préfère l’ignorer !



Vous pouvez retrouver cet entretien sur
www.ecrannoir.fr