cinegotier

Autour des films et du cinema. Coups de coeur souvent, coups de griffe parfois...

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Nom : Benoit Gautier
Lieu : Paris, France

Auteur, scénariste, metteur en scène, biographe, journaliste de cinéma

11.11.09

Le mystère Clouzot

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« Puisque tous ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs » déclare Jean Cocteau. Il a raison. Les mystères de la création sont plus forts que la volonté de leurs auteurs. Les films sont à l’image des enfants. Fabriqués par les cinéastes, ils aspirent à vivre leur propre histoire. Certains poussent faciles et lumineux. D’autres tordus et difficultueux. Il y a aussi des stérilités, des avortements et… des résurrections !

Grâce à Serge Bromberg, L’enfer de Henri-Georges Clouzot sort du purgatoire et nous éblouit de tout son mystère. Cette oeuvre de 1964 au titre prémonitoire est complètement folle, expérimentale, maudite, désertée par Serge Reggiani, Jean-Louis Trintignant et interrompue suite à l’infarctus de son cinéaste.



Serge Bromberg par Fabien Lemaire



Depuis 1984, Serge Bromberg dirige Lobster Films. Il a réuni une collection de plus de 40000 titres rares, mais c’est le réalisateur d’un premier long-métrage qui vient nous parler aujourd’hui. Ce véritable Monsieur Cinéma est un conteur né. Avec ses yeux ronds, son sourire large et sa bouille en perpétuel mouvement, Walt Disney aurait aimé croquer ses expressions. Serge, avec sa faconde, fait revivre en moins de deux les fantômes de Clouzot, Schneider et Reggiani. Le noir se fait dans la salle. Bromberg apparaît dans le cercle lumineux d’une poursuite. Moteur !





Avant d’évoquer le tournage tronqué de L’enfer, faisons connaissance avec Henri-georges Clouzot que les jeunes générations connaissent peu ou pas...

En 1931, Henri-Georges Clouzot tourne son premier film, un court-métrage intitulé La terreur des Batignolles. Ensuite, il entreprend une carrière d’assistant réalisateur. Travaille alors en France, mais aussi en Allemagne.

À cette époque, bon nombre de productions sont bilingues. Il n’est pas rare de voir deux équipes artistiques différentes se succéder pour tourner une séquence identique sur un même plateau, dans les mêmes décors car le doublage n’existe pas.

Dans les années 1940, Clouzot tourne L’assassin habite au 21, puis Le corbeau avec à chaque fois Pierre Fresnay. Il travaille pour la Ufa-Ace et aussi pour la Continental, sociétés de productions alimentées par des capitaux germaniques et dirigées par les Allemands pendant l’Occupation. Une fois la seconde guerre mondiale terminée, cela lui vaut un procès pour collaboration supposée. Bien qu’il en ressorte totalement blanchi, sa réputation est ternie jusqu’en 1947. Il tourne alors l’un de ses chefs-d’œuvre : Quai des orfèvres avec Louis Jouvet…





… Et Suzy Delair qui chante Avec son Tra la la ! Le film est acclamé par la critique internationale et remet Clouzot en selle. Il est considéré comme l’un des cinéastes majeurs de l’après-muet…

Tout à fait. Les films de Henri-Georges Clouzot sont attendus avec le même intérêt que ceux de Franck Capra, Alfred Hitchcock ou encore Billy Wilder. Pendant cette période féconde, il tourne Le salaire de la peur avec Yves Montand, Les Diaboliques avec Simone Signoret et Le mystère Picasso où l’oeil de la caméra remplace pendant deux heures la toile du Maître. Une expérience formidable ! Cet engouement perdure jusqu’à la naissance de la Nouvelle Vague. Godard, Chabrol et autres compères dénigrent la vieille garde pour inventer une nouvelle forme cinématographique. C’est en plein cœur de ce mouvement que naît le projet de L’enfer.


















Clouzot avec Schneider & Hitchcock à Cannes

Clouzot entre Signoret & Montand à la Colombe d'Or

















En 1960, Clouzot sort de La vérité avec Brigitte Bardot. Peu après, sa femme Véra décède et il est malade des yeux. Sa terreur est de devenir aveugle…

Oui, c’est un homme qui a peur de tout à ce moment-là puisqu’il souffre également d’une pathologie cardiaque. L’angoisse de la mort le taraude. Il a cinquante-deux ans pendant le tournage de La vérité. Age charnière et période difficile dans la vie d’un homme.


A l’époque, avoir cinquante ans équivaut à une bonne soixantaine aujourd’hui…

Exactement. Après le tournage de La vérité, Clouzot cesse de tourner pendant quatre années malgré le brio du film. Dépressif, il part vivre un an à Tahiti et commence à peindre. Puis, le cinéaste revient vivre à la Colombe d’Or à Saint Paul de Vence où il écrit L’enfer, projet à la recherche d’un cinéma absolu à travers un renouveau de la grammaire du septième art.

Son ambition est de filmer les visions mentales et obsessionnelles de Marcel (Serge Reggiani), le narrateur du récit en proie à une jalousie maladive envers sa jeune femme, Odette (Romy Schneider). Au début du film, Marcel, un rasoir à la main, est perdu devant le corps allongé de son épouse. L’a-t-il tuée ? Et pourquoi ? Parce qu’elle le trompait avec perversité ?... À travers ce procédé scénaristique, Clouzot entraîne le spectateur dans la tête du protagoniste et l’incite à partager son instabilité. La montée de l’angoisse est vertigineuse. D’ailleurs, le film doit même se terminer par les mots : "sans fin". Une spirale infernale !



La Romy Schneider des sixties par Douglas Kirkland



La Romy Schneider des sixties n’est pas encore celle pleinement épanouie de La piscine de Jacques Deray. Au moment de L’enfer, sa filmographie est internationale et composée de cinéastes majeurs comme Orson Welles (Le procès), Luchino Visconti (Boccace 70) et Otto Preminger (Le cardinal)…

Pourtant, elle n’est pas encore débarrassée des oripeaux de Sissi. Au regard du grand public, elle est toujours cette femme-enfant en crinoline. Bien conseillée par son entourage professionnel, elle collabore avec les cinéastes que vous citez pour faire évoluer son image, non sans mal.


Malgré leur grand talent, ces réalisateurs n’attirent pas le grand public dans les salles. Welles a autant de mal à monter ses films que Clouzot !

Henri-Georges est fasciné par Schneider. Romy voit en Clouzot le Maître qui va la révéler. Il l’a rencontrée quelques années plus tôt sur le yacht du producteur américain Sam Spiegel et a aussi côtoyé en Allemagne Magda Schneider, la mère de Romy.

La jeune actrice est alors sous contrat avec la Columbia. En prenant Romy dans son film, Clouzot n’a pas le choix de la production. Entre eux, s’instaure une sorte de pacte. Elle va tout accepter de lui. Il va tout risquer pour elle !













Clouzot & Schneider on the stage

La presque Romy de Sautet













Ils vont d’ailleurs aller jusqu’au bout puisqu’elle ne le lâche pas pendant le naufrage de ce tournage inachevé. C’est incroyable, dans les derniers rushes du film, son regard semble perdu. Elle ne sait plus quelle direction emprunte L’enfer.

Lors des dernières séquences de fantasme, un bleu électrique et un vert cru sculptent son visage pailleté. Elle fume une cigarette avec délice. Il est alors impossible de ne pas penser à l’héroïne de Max et les ferrailleurs de Claude Sautet. L’outrance de ces images révèle sa sensualité. Parlons à présent de Serge Reggiani…

A l’époque, c’est un acteur qui a la réputation de porter la poisse malgré son interprétation dans Casque d’or de Jacques Becker, le chef-d’œuvre qui l’inscrit à tout jamais dans le panthéon du septième art. Au début des années 1960, Serge Reggiani est loin d’être "bankable" comme l’on dirait aujourd’hui. De plus, il est réputé pour la difficulté de son caractère sur les plateaux. Comme Romy, il est à la croisée des chemins dans sa carrière d’acteur.



Serge Reggiani pendant les essais de L'enfer



Mais avec un peu moins d’espoir puisqu’il abandonne le tournage…

Reggiani a alors 42 ans. Sa partenaire, 16 de moins. Le personnage de Marcel ne l’emballe pas vraiment. D’ailleurs, c’est après son expérience désastreuse dans L’enfer qu’il se tourne vers la chanson. À partir de cette époque, son parcours de comédien est nettement moins passionnant.


Quelle est l’économie de L’enfer ?

Au départ de l’aventure, une économie normale. Un an avant la préparation du film, Clouzot voit Images du monde visionnaire de Henri Michaux réalisé par Eric Duvivier, cinéaste spécialisé dans l’univers psychiatrique et aussi le neveu de Julien Duvivier (Pépé le Moko). Ce film montre les visions d’un homme sous l’empire de la mescaline. Un effet de lumière vibrante retient l’attention de Clouzot. Eric Duvivier lui explique le système de roues tournantes sur lesquelles sont fixées des lumières, et qui donne cet effet morcelé, kaléidoscopique.

En janvier 1964, Clouzot entraîne Romy Schneider dans les bureaux d’Eric Duvivier. Fait maquiller son visage avec des paillettes. Utilise un bout de papier en guise de clap et tourne des images avec ce système de lumières tournantes. Le résultat est plus que concluant. Il tient la forme visuelle de son film ! Ce sera le noir et blanc pour filmer la réalité du couple. Des images choc tournées en couleurs pour illustrer les dérapages mentaux de Marcel. Ces visions trouvent leur instabilité, leur étrangeté grâce à l’apport symbolique et sensoriel de l’art cinétique.



Romy psychédélique ?... Non, Schneider cinétique



Mouvement artistique qui a pour chefs de file Victor Vasarelli, Yvaral et Joël Stein, le responsable des effets lumière du film…

Pour alimenter son inspiration, Clouzot envoie son équipe filmer Formes nouvelles, une exposition cinétique au Musée des Arts décoratifs. Il rencontre aussi Gilbert Amy, immense musicien qui le guidera dans le monde étrange de la musique électro-acoustique. À ses yeux, le son doit autant traduire l’angoisse du film que l’image. Les premiers essais époustouflants annoncent une œuvre sans précédent.


Et soudain, un miracle se produit…

Un miracle ou un drame ! A cette époque, une délégation américaine de producteurs de la Columbia passent par Paris. Ils désirent voir les images du Maître et sont très impressionnés par ce qu’ils découvrent. Ils se souviennent que l’année précédente, la Columbia a offert un budget illimité à un jeune réalisateur britannique nommé Stanley Kubrick. Son film : Docteur Folamour ou comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe. Le résultat est à la hauteur de la générosité du don. Ni une ni deux, la Columbia décide d’en faire autant avec Henri-Georges Clouzot !


Leur confiance dans le professionnalisme du Maître est absolue. C’est mal connaître l’insatisfaction chronique et le perfectionnisme quasi-maniaque du personnage. Homme obsessionnel et déterminé s’il en est !

Sans le savoir, les producteurs lui donnent le baiser de l’araignée. Avec ce cadeau tombé du ciel, Clouzot se met à explorer toutes les voies. Quand il ne doit tourner qu’une semaine, il en prend trois. Pour enregistrer le son d’une locomotive, il file au barrage de Garabit, décor anxiogène de L’enfer. Là, il fait changer cinq fois de train pour enregistrer… un seul son ! Sans limite d’argent, Clouzot n’a pas de contrainte de temps. Il décide d’aller jusqu’au bout dans la recherche de ce qu’il considère comme son chef-d’œuvre. Il dispose de trois équipes de tournage. Une entreprise pharaonique au regard du cinéma français de cette époque !












Disney aurait aimé Bromberg !

photo Fabien Lemaire



Une des grandes qualités de votre film, c’est d’avoir montré l’engouement des équipes à suivre cette aventure. William Lubchansky alors assistant chef opérateur, Costa Gavras assistant réalisateur et aussi Bernard Stora assistant stagiaire réalisateur…

Tous lui font une infinie confiance avec l’intime conviction que Clouzot sait où il va…


Clouzot pousse les acteurs à bout, les accule à la dépression pour les rapprocher au plus près de l’état « borderline » de leur personnage. On le surnomme d’ailleurs Henri-Georges le Terrible ! Malgré cela, les collaborateurs artistiques et surtout les comédiens veulent travailler avec lui car, à chaque fois, sa direction cash les magnifie.

Absolument. À mes yeux, jamais Romy Schneider n’a été regardée avec une telle intensité dans sa carrière. Cela dépasse le regard aimant d’un cinéaste sur son actrice. C’est une véritable alchimie d’un peintre avec sa muse. Si le film avait été terminé, monté, ces images obsessionnelles auraient été raccourcies, mutilées pour rentrer dans un format défini de long-métrage. Intégrées dans un récit, auraient-elles gardé leur magie ?...


Cette question me semble cruciale. Il émane d’elles une liberté et une force créatrice parce qu’elles sont justement à l’état de rushes.

Je compare L’enfer aux trois actes d’une même pièce : primo : les essais ; deuzio : le tournage interrompu avec le départ de Reggiani à bout et le malaise cardiaque de Clouzot ; tertio : le film d’aujourd’hui. Bien sûr, Henri-Georges est le grand génie de cette évolution artistique !



Serge Reggiani, Romy Schneider,

Danny Carrel, Henri-Georges Clouzot



La résurrection des rushes de L’enfer ressemble à un film phobique de Alfred Hitchcock. Est-ce l’esprit de Clouzot qui toque à votre destin dans un certain ascenseur ? Racontez-moi votre rencontre avec Inès Clouzot...

En 1963, Henri-Georges Clouzot se marie en deuxième noce avec Inès. Dès 1964, l’aventure de L’enfer l’habite tant qu’elle manque de lui coûter la vie. Aux yeux de sa deuxième femme, ce film est un cauchemar. D’ailleurs, elle n’a jamais voulu voir les rushes.

Depuis la mort de Clouzot, sa veuve respecte sa volonté, celle de céder ses images à la personne qui les honorera de sa propre vision, de sa créativité. Imaginez la responsabilité de cette femme ! Elle préfère ne pas faire de choix plutôt que de commettre une lourde erreur. Inès reçoit la visite de cinq, six réalisateurs par an. À chaque fois, ses interlocuteurs lui demandent d’utiliser les fameuses épreuves tenues au secret et dont personne ne connaît la teneur. Invariablement, Inès leur répond : « non ».


Elle connaît votre travail avec, notamment, les ciné-concerts Retour de flammes ?

Oui, elle en a vu un. Malgré cela, lorsqu’elle me reçoit, elle me lance : « Je vous préviens, vous allez rejoindre la cohorte des éconduits ! ».


Et comme Brigitte Bardot dans La vérité, vous vous retrouvez au tribunal pour défendre votre peau !

Tout à fait. (rires) À la fin de mon discours, elle déclare ne pas être convaincue par mes arguments. Mais comme je lui semble sympathique, elle propose de me raccompagner. Inès Clouzot habite au septième étage d’un immeuble. Nous prenons l’ascenseur. Soudain, l’appareil se bloque entre deux paliers. Inès me lance : « J’espère que vous n’êtes pas claustrophobe au moins ! ». Je lâche un « non » qui veut dire « au secours, sauvez-moi » parce que je le suis atrocement !




2 équipes pour 1 seul film

Serge Bromberg, Inès Clouzot, Bérénice Bejo - Cannes 2009



Après BB, vous vous transformez en James Steward !

Oui, nous sommes en plein Hitchcock ! (rires) Dans ce contexte, on perd complètement ses repères temporels. On est nu. On ne sait pas pendant combien de temps va durer cet enfermement, cette promiscuité. Quoi faire ?... Comme le sujet cinéma était épuisé, nous avons vraiment fait connaissance tous les deux. J’ai découvert une femme authentique pour qui j’ai une admiration et une estime très grandes. Lorsque nous sommes enfin libérés, Inès Clouzot me déclare : « Il vient de se passer quelque chose de spécial. Alors pourquoi ne pas continuer le dialogue ?... ».


Vous avez été enfermés longtemps ?

Inès prétend une heure et demie. Moi, je penche pour trois ! Je n’ai pas regardé ma montre. Ma femme m’a téléphoné en début de soirée pour me rappeler un dîner à la maison. Confus, je lui ai expliqué mon emprisonnement avec Inès Clouzot. Elle m’a rétorqué : « Je ne veux pas savoir qui est cette Inès. Tu rentres à la maison sur-le-champ ! ». (rires)


La grande et la petite histoire se carambolent. C’est formidable !

Après plusieurs mois de discussions et de tractations avec les assurances propriétaires des rushes, j’arrive avec ma Golf aux archives françaises du film (CNC) pour récupérer les bobines. Lorsque l’employé me voit arriver avec ma petite automobile, il me lance : « T’es givré ! ». Je crois qu’il y a une quarantaine de bobines. J’en découvre… 185 !



photo Fabien Lemaire



Vous avez l’habitude de découvrir des prises de vue anciennes et inédites. Quel est votre sentiment face aux rushes de L’enfer ?

Lors de la vision des images anciennes d’un film de légende, il m’arrive d’être amusé ou intrigué. Là, l’univers a basculé. Un uppercut en plein foie ! Je pensais que ces images allaient me donner des réponses sur les tourments de ce tournage. Au contraire, au fur et à mesure, elles épaississaient le mystère du naufrage de L’enfer !


Le désir de réalisation vous tenaillait depuis longtemps ?

Oui, depuis toujours. J’ai été assistant réalisateur sur quelques long-métrages avec l’ambition de devenir Orson Welles ou… personne ! (rires) A l’évidence, la seconde option s’était imposée. (rires) Puis, j’ai créé Lobster films, ma société de production. Elle est devenue au fil du temps une entreprise restauration d’images, et en parallèle, j’ai initié de nombreux projets de documentaires pour la télévision. J’en ai réalisé certains. Avec L’enfer, mon cheminement de chercheur d’images et mon désir de raconter des histoires pour le cinéma se sont rejoints.


Vous possédez la culture cinématographique nécessaire pour remettre cette œuvre inaboutie dans son contexte …

Et aussi l’ambition d’être au service de cette formidable aventure humaine, et non pas de remplacer Clouzot ! Certaines personnes m’ont conseillé de faire appel à un réalisateur célèbre pour tourner le film.


C’est idiot de vouloir plaquer un calque créatif sur Clouzot. Il n’en a pas besoin. La grande réussite du film réside dans votre volonté de ne pas chercher à tout prix des réponses à cet épisode douloureux de la vie du cinéaste. L’opacité des évènements devient l’un de ses ressorts dramatiques.

Absolument. Pour m‘aider dans la préparation du film, j’ai fait appel à Ruxandra Médrea, la réalisatrice du documentaire Génération précaire, derrière les masques.



Serge Bromberg et Ruxandra Médrea on the stage



Comment avez-vous appréhendé le montage des rushes ?

J’ai d’abord confié la lourde responsabilité du fameux coup de ciseau à Yannick Kergoat, monteur césarisé pour Un ami qui vous veut du bien de Dominique Moll, puis à Janice Jones. Nous nous sommes tous retrouvés devant un puzzle dont on ne possède pas toutes les pièces. Pièces aux contours plus qu’incertains. Vous imaginez l’imbroglio !

De son côté, Ruxandra désirait mettre des mots sur ces images. Moi, pas. De tâtonnements en discussions, ballottés entre nos deux courants, une voix off discrète s’est imposée pour contextualiser le récit. Rien de plus.


Ces scories narratives sont très courtes…

En moins d’une minute, le spectateur sait d’emblée qui est Clouzot et l’histoire des images perdues de L'enfer. Le film laisse alors la part belle au monteur pour les rushes et aux survivants du tournage pour leurs témoignages.


Est-ce que certains n’ont pas répondu à l’appel ?

Oui, Jean-Louis Trintignant qui a succédé à Serge Reggiani et a quitté à son tour le tournage au bout de quatre jours. Suite à une série de malentendus, Dany Carrel est malheureusement absente du film. Enfin - et je tiens à lui rendre hommage - Jean Claude Bercq qui a prêté ses feuilles de service du tournage. Une mine de renseignements précieuse. Hélas, Jean-Claude s’est éteint deux mois avant le tournage. Une pensée pour lui…



Jean-Claude Bercq + Romy Schneider = coït facial




Jean-Claude Bercq est un grand second rôle du cinéma français. Je me souviens de lui dans Mayerling de Terence Young. Il interprète le Duc de Braganza… Avez-vous eu connaissance du scénario original de L'enfer ?

Oui, nous avons eu entre nos mains l’exemplaire de Henri-Georges Clouzot. Il en a fait don à l’IDHEC. Ce témoignage appartient aujourd’hui à la Cinémathèque. Celle-ci nous l’a confié afin que Costa Gavras puisse feuilleter ce document de travail sur le plateau pendant son entretien.

Bizarrement, il existe peu de photographies de plateau. Il y a peu de temps, je rencontre Raymond Depardon lors d’une manifestation cinématographique. Nous bavardons et il m’apprend qu’il était sur le tournage de L’enfer. Il vient de m’envoyer ce matin une dizaine de clichés à tomber par terre. Hélas, il est trop tard !





Le langage de la création est toujours le plus fort. C’est lui qui choisit au bout du compte l’équilibre de sa respiration et les éléments qui le composent.

Absolument ! C’est ce qui rend nos métiers si palpitants et pourquoi je considère L’enfer comme une double fiction et non comme un documentaire. Quand je regarde ses images, je sais qu’elles étaient destinées au cinéma.


Quel sens donnez-vous au titre que vous avez choisi pour votre film ?

Au début, nous avons opté pour Le mystère Clouzot


C’est le titre que je souhaite donner à notre rencontre !

Nous l’avons abandonné à cause de sa référence trop prégnante au célèbre personnage incarné par Peter Sellers dans La panthère rose.














L’enfer d’Henri-Georges Clouzot est le meilleur choix car il invite à l’étrange avec le visage démoniaque de Schneider et ses lèvres bleues sur l’affiche. Évoquons à présent la partie fiction de votre film avec Bérénice Bejo et Jacques Gamblin. Scénario en main, ils semblent en plein work in progress

C’est l’absence de son des rushes qui a provoqué leur présence. L’enfer contient une progression dramatique inouïe que nous souhaitions restituer. Les dialogues du scénario sont très forts. Pour illustrer les descentes aux enfers du réalisateur et de Marcel, son personnage principal, il fallait que certaines répliques soient dites.

Oui, la plupart ont décliné trouvant cette expérience complètement folle. Quand nous avons rencontré Bérénice Bejo, elle est venue voir les rushes dans la salle de montage où nous nous trouvons en ce moment. Quand elle a passé la porte, elle m’est apparue comme une évidence. Elle a visionné les rushes. Au final, elle a déclaré : « Je suis partante. Il m’est impossible de faire autrement. ».



Jacques Gamblin par Nicolas Guérin



Et Jacques Gamblin ?

Il a été plus hésitant. A demandé à lire le scénario original de Clouzot. Chacune de ses remarques adhérait totalement à ma vision des séquences jouées, ou à mes propres doutes. Une seule différence, toutefois. Il désirait garder le scénario en main. Moi, pas. C’est lui qui avait raison.


Les scénarios visibles soulignent l’esprit de perpétuelle recherche du film. On ne cesse d’être en immersion dans la matière créative…

Lors de leur dernière scène, Bérénice et Jacques lâchent leur scénario parce que tous deux ont construit leur personnage. Ils n’en ont plus besoin. Je tiens à les remercier de leur confiance car je n’ai pas promis leur présence au montage final. Si ces séquences jouées n’avaient pas fonctionné, je les aurais abandonnées pour le bien du film.


Vous êtes modeste par rapport à Clouzot. Eux le sont aussi par rapport à Schneider et Reggiani… Votre film est hanté par la question suivante : « Que ce serait-il passé si Clouzot était allé au bout de son rêve ?... ».

J’ai longtemps hésité à donner un avis. C’est le cinéaste et producteur Pierre Rissient qui m’a convaincu. Du coup, j’apporte un élément de réponse non définitif. À la fin du film lors de la chute de Bernard Stora dans la fumée noire. Je reprends les propos de Romy Schneider après la crise cardiaque de Clouzot qui provoque l’arrêt du film. Lors d’un déjeuner, elle déclare : « Henri-Georges était trop mal embarqué. Ça tombait bien. ».



Serge Bromberg dans la salle de montage de L'enfer

photo Fabien Lemaire



Une triple chute pour une double fiction… Pour clore cette conversation, parlez-moi de cette séquence où Romy Schneider est ligotée nue sur des voies ferrées. Gros plan sur le mamelon de son sein. En arrière plan, une locomotive à vapeur avance vers elle. Romy crie d’effroi à l’idée d’être écrasée. Ces images d’une grande trivialité m’évoquent le fameux proverbe : « Il n’y a que le train qui n’est pas passé dessus. ». Métaphore de l’esprit jaloux de Marcel. Comment l’analysez-vous ?

Cette séquence ne figure pas dans le scénario. Dans le contrat de Romy Schneider, il est stipulé que l’actrice ne sera exposée à aucune nudité. De plus, le viaduc électrisé de Garabit n’est plus agréé pour les locomotives à vapeur. Donc, ces images défient à elle seule tous les interdits.

Comme nous l’avons déjà dit, toutes les séquences décrivant la réalité sont en noir et blanc. Les fantasmes sont tournés en couleurs. Hors celle-ci, particulièrement hallucinatoire, est en noir et blanc. Pourquoi ? Est-ce une erreur de script ? Un message ?... Je n’en sais rien. Une fois encore, le mystère Clouzot reste entier !




Vous pouvez retrouver cet entretien sur

www.ecrannoir. fr


20.10.09

La reine Bardot 2

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BB : initiales sensuelles, ensoleillées, insolentes, starifiées par Vadim, Clouzot, Godard, Gainsbourg… Brigitte Bardot, la belle et les bêtes, la plus cash des Marianne, le sex-symbol absolu, le trésor hexagonal digne de la Tour Eiffel fête ses 75 ans le 28 septembre.
En cadeaux d’anniversaire : une exposition hommage à Boulogne-Billancourt et ce portrait fleuve en trois épisodes qui retrace les années cinéma non pas d’une étoile, mais d’un mythe aussi libre que filant…


La peur des hommes



De l’ombre relative du mannequinat au plein feu de la starification, les cheveux de BB abandonnent le brun, virent au roux avant d’épouser le blond "paille ensoleillée".
Telles les pièces montées capillaires de Marie-Antoinette, la coiffure de Brigitte Bardot s’échafaude au-dessus de sa tête, gonfle et grimpe haut, toujours plus haut au fur et à mesure de son ascension au royaume du cinéma.
Lors du passage des fiveties aux sixties, les coquettes, avec des bonheurs différents, s’empressent d’adopter la fameuse "choucroute" composée de mèches emmêlées dans un négligé des plus extravagants. Quant au prénom de Brigitte, il fait des ravages sur les actes de naissance.



Brigitte par Javacheff alias Christo
Marie-Antoinette par Madame Vigée-Lebrun




Face à la déferlante Bardot qui ne cesse d’envahir la une des tabloïds, l’actrice, étouffée par l’ampleur du phénomène, a bien du mal à exister.
Depuis Et Dieu créa la femme, BB enchaîne les films, mais les metteurs en scène démunis devant l’impact de la bombe sexuelle font preuve d’une inspiration microscopique en la cantonnant dans des rôles légers de ravissante idiote ou de sauvageonne innocente. Écart infime pour une ex-danseuse !

Pourquoi une telle frilosité ?... Parce que pendant près d’une décennie, la Bardot mania embrase et consume tout sur son passage : les sujets des cinéastes, mais aussi l’ego de ses partenaires masculins. Dans l’univers machiste du cinéma, les monstres sacrés aiment enlacer les stars à condition que le glamour de celles-ci les accroche de plus belle sur leur piédestal.

Au fil des années 1960, Hollywood fait les yeux doux, offre des ponts d’or à BB. Les projets affluent, mais Franck Sinatra ou encore David Niven préfèrent se retirer de peur que l’aura vampirisante de l’idole ne les éclipse.
Seul, en 1965, James Stewart accepte de frôler le mythe dans Dear Brigitte de Henry Koster. Mais attention, juste frôler Brigitte car Bardot apparaît en tout et pour tout dix minutes dans le film en jouant… son propre rôle ! Première fois dans l’histoire du septième art qu’une star s’auto-interprète dans un caméo.

















Dear Brigitte
Brigitte Bardot, Billy Mumy, James Stewart
& l'affiche nipponne du film




Cette participation montre combien l’industrie des images rêve d’intégrer les initiales BB dans ses génériques, mais s’en méfie tout autant, voire s’en effraie.
Tout le monde cinématographique ?... Non, en 1957, trois vieux de la vieille relèvent le défi de ne pas être écrasés par la notoriété de la belle et, cerise sur le scénario, de lui offrir une partition dramatique. Ce trio courageux n’est autre que Georges Simenon, Claude Autant-Lara et Jean Gabin prêts pour l’aventure du film En cas de malheur. Titre non prémonitoire puisque ce drame bourgeois s’avère l’un des plus beaux fleurons et des grands succès de la carrière de Brigitte Bardot.


Mais ne te promène donc pas toute nue



Dans un premier temps, Jean Gabin ne déroge pas à la règle et refuse de tourner avec « cette chose qui se promène toute nue ». L’acteur a ses raisons. Il revient de loin. Vieilli avant l’âge sur le front de la seconde guerre mondiale, il entame une longue traversée du désert avant d’être ressuscité sous les sunlights grâce à Touchez pas au Grisbi de Jean Becker et à French Cancan de Jean Renoir. Il décroche les rôles de ces deux films en sachant, à chaque fois, qu’il n’est que le second choix.

Trois courtes années après son retour, le comédien s’est refait une santé au box-office en incarnant la maturité patriarcale. Il n’a pas l’intention de laisser ternir cette aura de dignité par le tapage médiatique que provoque une pin-up.



Jean Gabin

"C'est du vent le cinéma, de l'illusion, des bulles, du bidon."

Paris Presse - 1959



Malgré son flair et ses années de métier, Gabin a tout faux. C’est grâce à la réputation immorale de Bardot qu’il peut composer et ciseler, avec encore plus de respectabilité, le personnage d’André Gobillot, un avocat en proie au démon de midi. La différence d’âge laisse à l’acteur le champ libre pour la domination. Quant à Yvette Maudet, le rôle de la jeune cliente, il symbolise la dérive de la jeunesse de l’après-guerre et apporte de la vulnérabilité à Brigitte. La promesse d’une profondeur qui lui fait tant défaut et qu’elle brigue pour gagner ses galons de comédienne.

Sur le tournage, Jean Gabin est ému par "la môme". BB, elle, est pétrifiée. Lors de leur première scène, il lui est impossible de jouer ses répliques. Elle se souvient : « Sentant mon angoisse, ma timidité, il a fait exprès de se tromper à la prise suivante. Il a détendu l’atmosphère et j’ai enfin pu dire mon dialogue sans me tromper. ».


Jean Gabin s’évertue à faire rire sa partenaire entre les prises. Aux commandes, le réalisateur du Rouge et et le noir ou encore de La traversée de Paris est aussi touché par l’acharnement au travail de Brigitte. La jeune star va jusqu’à mimer les expressions de son personnage face à un miroir pour mieux les retranscrire devant la caméra.

































Au final, la censure coupe la scène où Yvette Maudet s’assoit sur le coin du bureau de l’avocat. Face à elle, impassible, Maître André Gobillot l’observe, les poings serrés de désir dans les poches. BB remonte lentement sa jupe. Le tissu découvre une paire de fesses jeune et parfaite.


Face à En cas de malheur, la critique fait la fine bouche malgré François Truffaut, Jacques Doniol-Valcroze et Claude Mauriac qui, dans un même élan inspiré, prennent la défense de BB. Le public, lui, fonce et remplit les salles.

Cette œuvre présentée avec faste au festival de Venise déclenche dans le ciel un ballet d’avions à réaction qui tracent le double B désormais mondialement célèbre. Si Brigitte Bardot est devenue une institution nationale au même titre que la régie Renault, il lui faut encore enfoncer le clou pour accéder au panthéon des actrices dites "sérieuses" comme, particulièrement à cette époque, Jeanne Moreau.



BB et son papa sexy de substitution



Suite à une poignée de films oubliables, la reine Bardot peut enfin saisir cette opportunité avec Henri-Georges le Terrible. Clouzot et Brigitte se réunissent en 1960 pour exprimer artistiquement leur version de La vérité. L’alliance est bénie par Roger Vadim. Grand prince, il confie à L’Express : « Brigitte s’est élevée au niveau d’une grande tragédienne - on l’a dit, on le dira, personnellement je n’ai jamais douté de ses possibilités - mais au-delà encore il y avait cette grâce. Cette grâce de savoir aimer. ».



Rien que la vérité



Comme Monsieur Jourdain avec sa prose dans Le bourgeois gentilhomme, Henri Georges Clouzot pratique sans le savoir la méthode de l’Actor’s Studio dans ce qu’elle a de plus extrême. Le cinéaste, l’un des plus grands du milieu du XXe siècle, annonce la douleur : « Je torture les acteurs pour obtenir ce que je veux. ».

Pendant les tournages, la nuit comme le jour, Clouzot pousse à bout ses interprètes et les membres proches de son équipe technique pour les maintenir dans un état de tension proche du climat de ses films sombres, éprouvants comme L’assassin habite au 21, Le corbeau, Les diaboliques, Le salaire de la peur…





Bardot ne peut rêver de meilleur maître de (chefs)-d’œuvre pour dépasser le verni du glamour et atteindre la douleur la plus vraie, la plus crue grâce au personnage de Dominique Marceau. Dans La vérité, cette jeune héritière tue son amant parce que celui-ci lui préfère sa sœur, une sage violoniste. La veille de son jugement, Dominique meurt en s'ouvrant les veines dans une cellule de prison.













Clouzot Bardot : du rire aux larmes...














Pendant l’élaboration du projet, le réalisateur confie : « On me dit que Brigitte est indisciplinée, fantasque, tyrannique, orgueilleuse et solitaire. Ce sont là les qualités et les défauts d‘un enfant du XXe siècle. On me dit que nos deux tempéraments confrontés créeront des étincelles contradictoires, violentes ; bref, que tout n’ira pas tout seul. S’il faut, je contrerai Brigitte. De cette lutte naîtra, j’en suis persuadé, un grand film. Nous sortirons tous deux vainqueurs de la bataille ».





Clouzot met ses propos à exécution. Plonge ses interprètes dans un climat de haute tension. Va jusqu’à gifler Bardot pour la faire pleurer pendant le long climax du film, la séquence du tribunal. Le cinéaste prétend que c’est la star qui lui demande. D’autres assurent que B.B. lui rend le soufflet illico. Où se cache-t-elle la fameuse vérité ?... Les arcanes de la création sont à l’image des secrets d'alcôve. Sorties de leur contexte, ces anecdotes condamnent ou encensent avec un même parti pris de simplification, de dévitalisation les protagonistes d’une situation des plus complexes.


À la fin du tournage, Clouzot et Bardot se congratulent. Henri-Georges déclare : « Je n’aurais pas tourné la vérité sans elle. ». Brigitte surenchérit : « C’est mon film préféré, le tournant de ma carrière. ». Des années plus tard, BB traite le cinéaste de psychopathe. Elle l’accuse, entre autres, d’être à l’origine de sa tentative de suicide.



La vérité nue



Le film sort et la presse titre : Et Clouzot créa la tragédienne.

Michel Aubriand écrit dans Paris Presse : « BB n’est pas géniale, elle est elle-même. Son génie, c’est sa vérité. Le film de Vadim sanctionnait une heure importante de sa vie. Il fallait l’attendre à une autre heure et cette heure ne devait pas être choisie arbitrairement. L’année dernière, Brigitte n’aurait pas été aussi bouleversante dans ce film. L’an prochain, elle ne pourrait peut-être plus l’être. ».

Ému par la performance de l’actrice, le public remplit les salles. La vérité est un franc succès. Seules les médias sont choqués. Non par le meurtre de Dominique Marceau, mais par les choix de vie que Bardot impose à Brigitte.



Une institution nationale

à la première de La Vérité



BB à la noce



Jacques Charrier, gueule d’ange avec fossettes hésitant entre les faciès romantiques de Jean-Claude Pascal et de Gérard Philippe, s’impose en 1958 grâce à l’énorme succès des Tricheurs de Marcel Carné. Ce film sur l’errance adolescente, préfigurant l’Outsiders de Francis Ford Coppola, révèle aussi Jean-Paul Belmondo et Laurent Terzieff.

Deux longs métrages plus tard, Jacques Charrier reçoit un scénario de Raoul Lévy et de Gérard Oury intitulé Babette s’en-va-t’en guerre, une comédie légère réalisée par Christian Jacques et interprétée par Brigitte Bardot.

À l’aube de son ascension, Charrier a tout à gagner. Une oeuvre populaire aux côtés de la plus people des comédiennes, quelle publicité ! La réalité va dépasser ses espérances…


Sur le tournage, BB s’entiche très vite de JC. Fils de militaire, donc à l’époque de "bonne famille", le jeune homme s’adonne à la céramique. Jacques Charrier ou le parfait gentilhomme du XXe siècle alliant l’atavisme viril de l’arme à feu à la sensibilité des arts plastiques.



BB aime JC



Si la France se réjouit de la énième idylle de l’idole, elle applaudit à tout rompre quand elle apprend que BB convole en secondes noces ! En 1956, le rocher monégasque a obtenu son mariage de rêve avec le Prince Régnier et Grâce Kelly, pourquoi l’hexagone serait-il en reste ?...


Si la population bien pensante a fermé les yeux sur le divorce de Bardot et de Roger Vadim, accepté les liaisons de Brigitte avec Jean-Louis Trintignant, Sacha Distel et Samy Frey, c’est uniquement au nom de la jeunesse de l’actrice. Période qui doit se passer avec le verbe "falloir " à la clé…

Mais, au temps où une femme mariée doit demander la signature de son mari pour obtenir un chéquier à la banque, il est important que l’adorable, mais impossible Mademoiselle BB, trouve chaussure à son pied. Une chaussure assez ferme qui saura mater son cœur d’artichaut et la faire avancer dans le droit chemin. C’est-à-dire jouer avec parcimonie à la saltimbanque, être une épouse dévouée et, surtout, devenir une mère de famille respectable !



Brigitte got her gun



Le mariage des deux idoles des jeunes se déroule le 18 juin 1959 à la mairie de Louveciennes. Après une course-poursuite avec les journalistes digne d’un James Bond au mieux de sa forme, Brigitte devient Madame Charrier. Pour l’occasion, elle porte une robe en vichy rose. Étoffe aussitôt achetée par des millions de françaises !

Après la choucroute, BB affiche des tenues avant-gardistes pour l’époque car elles sont confectionnées dans des tissus non nobles comme le coton.

Pour le grand jour, Brigitte remplace le voile de tulle par l’auréole solaire de ses cheveux et opte pour une tenue courte dont les motifs à carreaux roses diluent le sacro-saint blanc de circonstance.



Choucroute + vichy rose = BB




Avec ce modèle réalisé dans une matière accessible à toutes les bourses, Bardot annonce l’avènement du prêt-à-porter, discret à la fin des années 1950. Au cœur des sixties, bien avant la vague hippie, Brigitte choisit la toile denim encore rare sur le corps des femmes. Avec un Blue-jeans, elle noue les pans d’un chemisier à rayures emprunté aux hommes et montre son nombril comme un bijou. Enfin, en 1974, Bardot apparaît pour la dernière fois à l’écran en vantant les pantalons Karting, coupés dans un jersey bon marché.


Les femmes d’aujourd’hui doivent leur liberté de mouvement à Coco Chanel, la ligne de leur pouvoir à Yves Saint Laurent et un peu de la démocratisation de leur look à Brigitte Bardot. Démarche populaire toujours encensée par le logo vichy rose des magasins Tati dont le slogan est : Les plus bas prix !



Tendance Tati



Vie privée…



La nation est aux anges. Le 11 janvier 1960, sa future Marianne vient de mettre au monde un mâle, Nicolas. Pour calmer l’ardeur des paparazzis qui se pressent autour de l’appartement parisien de BB de la rue Paul Doumer, Jacques Charrier offre le champagne à tous.


La star vient de vivre la rançon de la gloire de la plus terrible façon. Encore traumatisée par cet épisode de son existence en 1982, Bardot confie à France-Soir magazine : « ça a été inhumain ce qu’on m'a fait subir. Je n’avais plus la possibilité de marcher, de sortir ou d’aller chez mon médecin. Je n’ai même pas pu accoucher en clinique. Il a fallu qu’on installe chez moi une salle d’accouchement, parce que j’étais littéralement cernée par la presse mondiale. Les journalistes grimpaient dans les chambres de bonnes. Ils avaient loué à prix d’or ces chambres qui donnaient dans mon salon. Il a fallu que je vive pendant trois mois les rideaux et les volets fermés, sans pouvoir sortir. Je n’ai même pas pu aller me faire faire une radio. Ça a été affreux, cette naissance de Nicolas ; d’une inhumanité ! Les gens se sont conduits avec moi d’une façon barbare, vraiment barbare ! ».


À partir de ce moment-là, la cyclothymie ponctuée de crises de paranoïa aiguë s’empare de l’actrice. Bardot attente à ses jours le 28 septembre de la même année, la date anniversaire de ses 26 ans.





En 1962, la nouvelle fait l’effet d’une bombe : Bardot quitte son mari et lui confie la garde de leur enfant. En un mot, Bardot l’actrice gagne sur Brigitte, la mère. La comédienne ose faire passer sa carrière avant sa vie de famille !


La presse écrite, alors toute puissante, grince des dents devant cette nouvelle provocation. Choqués, les medias influencent l’opinion. Bardot est accusée d’avoir feint son suicide pour se faire de la publicité. Plus grave, la créature de Satan a empêché son mari de se ranger sous les drapeaux pendant la guerre d’Algérie. Le comble pour un fils de militaire ! Exempté pour des raisons de santé, le pauvre Jacques Charrier passe pour une chiffe molle manipulée par un monstre d’égoïsme au sang froid.


Du respect à l’hystérie, les célébrités secrètent par leur personnalité un parfum plus ou moins conscient qui détermine l’attitude du public. Depuis ses débuts, Bardot, quoi qu’elle fasse, déclenche les passions, attise l’hystérie.


Après avoir tenté de mettre fin à ses jours, des milliers de lettres lui parviennent. Si beaucoup la soutiennent, d’autres regrettent qu’elle ait raté son geste, l’injurient tant elle fait honte et déshonore la "bonne" moralité française.



La femme scandale



Les sorcières de Salem de d’Arthur Miller porté à l’image par Raymond Rouleau ou encore Hiroshima mon amour de Marguerite Duras adapté par Alain Resnais aurait pu sans rougir intégrer BB dans leur distribution. Le portrait idéal de la femme scandale brûlée sous l’Inquisition, tondue à la Libération.


En 1963, Louis Malle confie à l’actrice le rôle de Jill dans Vie privée. Le scénario, co-écrit par Jean-Paul Rappeneau, raconte l’histoire d’une jeune fille montée à Paris pour être danseuse. Remarquée par un photographe, elle devient une people harcelée par les journalistes. Elle part en Italie rejoindre Fabio, un metteur en scène dont elle est amoureuse, espérant ainsi échapper à la presse, à la foule...


Dans cette curiosité cinématographique non dénuée de poésie, Bardot apparaît comme un chaton pourchassé. Plus qu’une fiction, cette radiographie entre fiction et documentaire tente, non pas d’expliquer, mais de saisir l’impact du mythe grâce à une caméra stylo où Brigitte remplit les blancs avec ses expressions, sa gestuelle.






Louis Malle se souvient du premier jour de tournage : « Elle ne pouvait pas sortir dans la rue. Je me souviens d’un incident qui avait frappé toute l’équipe. Nous tournions dans un passage très luxueux de Genève. C’était pendant la nuit. Or, ce soir-là, il y avait une masse de badauds, des bourgeois de Genève, pas des prolos. Dès qu’elle est arrivée, une femme lui a craché au visage… Il y a aussi dans le film une scène frappante où Jill rentre chez elle à cinq heures du matin. Elle monte les escaliers, et une femme de ménage commence à l’agresser. Cette scène-là, on ne l’a pas inventée avec Jean-Paul, c’est Brigitte qui nous l’a racontée… ».















Mastroianni + Malle + Bardot = Vie privée















…vie publique



Sans tenter d’en percer toute la complexité, cette haine collective possède une explication. Depuis Et Dieu créa la femme, Bardot vit comme un homme. Actrice la mieux payée de France, riche à millions, elle choisit les amours de sa vie et décide de partir quand elle ne les aime plus. Son autonomie financière lui permet d’accéder à la liberté sentimentale, mais surtout sexuelle. Figure essentielle dans la mythologie de son époque, BB fait voler en éclats la vocation sacrificielle attribuée socialement aux femmes, largement relayée par l’influence catholique.



Comme un garçon dans Viva Maria de Louis Malle - 1965



Les intellectuels ne s’y trompent pas. Tous voient en la comédienne le prototype de la femme de demain. Jean Cocteau et Simone De Beauvoir n’hésitent pas à saisir leur plume.

Le poète place Brigitte dans une mythologie libre chère à son cœur : « Il est probable que le destin a mis Brigitte Bardot à la place exacte où le rêve et la réalité se confondent. Sa beauté, son talent sont incontestables, mais elle possède autre chose d’inconnu qui attire les idolâtres d’un âge privé des Dieux. »


L’auteur du Deuxième sexe, issue de la bourgeoisie qu’elle vomit et aussi l’aînée d’une sœur moins brillante, s’identifie à BB : « Brigitte Bardot n’est ni perverse, ni rebelle, ni immorale, et c’est pourquoi la moralité n’a pas sa chance avec elle. Le bien et le mal font partie des conventions devant lesquelles elle ne songe même pas à s’incliner. Elle fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est troublant. Les fautes morales peuvent être corrigées, mais comment Brigitte Bardot pourrait-elle être guérie de cette éblouissante vertu : l’authenticité ? ».



La reine païenne



En 1958, Marguerite Duras couche sur le papier ce raccourci magnifique : «La Reine Bardot se tient juste là où finirait la moralité et, à partir de quoi, la jungle serait ouverte de la liberté amoureuse. Un pays d’où l’ennui chrétien est banni.».


À la fin de Vie privée, Louis Malle décide de faire mourir son héroïne. Cloîtrée dans sa chambre, Jill ne peut assister à la première du spectacle de Fabio à cause des émeutes qu’elle provoque. Elle grimpe sur le toit de l’hôtel pour jouir du spectacle. Le flash d’un journaliste l’éblouit. La célébrité déséquilibrée tombe dans un vide sans fond telle l’Alice de Lewis Carroll.


Le réalisateur commente la fin de son oeuvre : « Cette fin, cette longue chute dans l’infini ne signifie peut-être pas la mort. C’est une conclusion lyrique, une fin pour héroïne mythologique. Ce n’est peut-être qu’une partie d’elle qui s’en va, se détache et tombe… C’est un peu comme dans un songe. ».



Vie privée vie pillée



Une légende indienne avance qu’à chaque cliché photographique, une part de l’esprit du modèle s’échappe. L’âme de BB ne cesse d’être violée, vidée.

Tout au long des entretiens de cette période, la comédienne évoque son incarcération perpétuelle dans la prison dorée de la notoriété. À chaque nouveau film, elle jure de quitter le cinéma. Mais le septième art n’en a pas encore fini avec Bardot. Avant de la laisser lui échapper, il doit lui offrir un chef d’œuvre proportionnel à l’ampleur de son phénomène. Un film inclassable où une femme et un homme s’éloignent dans le monde du cinéma, se perdent sous le regard des divinités de l’Odyssée maquillées en scope. Un écrin à la fois somptueux et expérimental : Le mépris de
Jean-Luc Godard.


La suite au prochain épisode...




Vous pouvez retrouver ce portrait sur
www.ecrannoir.fr


22.9.09

La reine Bardot 1

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BB : initiales sensuelles, ensoleillées, insolentes, starifiées par Vadim, Clouzot, Godard, Gainsbourg… Brigitte Bardot, la belle et les bêtes, la plus cash des Marianne, le sex-symbol absolu, le trésor hexagonal digne de la Tour Eiffel fête ses 75 ans le 28 septembre.

En cadeaux d’anniversaire : une exposition hommage à Boulogne-Billancourt et ce portrait fleuve en trois épisodes qui retrace les années cinéma non pas d’une étoile, mais d’un mythe aussi libre que filant…



BB par Douglas Kirkland



Sous le soleil exactement



Certains destins appellent la lumière et la gloire dès leur naissance. Le 28 septembre 1934, une petite fille choisit de naître vers midi, à l’heure où le soleil est au zénith, à deux pas du Champ de Mars et de la Tour Eiffel. Ses parents l’appellent Brigitte, prénom allemand qui signifie "déesse du feu". L’horoscope du Petit Parisien prédit : Les enfants de sexe féminin nés ce jour, sous le signe de la balance, seront promis à un avenir artistique brillant.

Le même journal titre en première page : Les producteurs de films ont confiance. Avec ce bébé-là, ils le peuvent en effet et pour un bon bout de temps…


À l’automne 1934, les nouvelles de la terre murmurent qu’à l’Est, Adolf Hitler s’apprête à devenir le Führer des Allemands. À l’Ouest, dans Extase de Gustav Machaty, Hedy Lamarr fait rougir et choque Hollywood en folâtrant toute nue dans les bois et l’eau d’une rivière.



Hedy Lamarr en 1934...


...Brigitte Bardot en 1974



À des milliers de lieues de cet orgasme naturiste, la tendre enfance de Brigitte se déroule dans une atmosphère "bon ton bien comme il faut" du XVIe arrondissement. Elle grandit entourée de Louis, son père industriel, de sa mère Anne-Marie et de Marie-Jeanne, sa petite soeur. Dans la famille Bardot, tout le monde y va de son surnom. Le papa et la maman deviennent Pilou et Tooty. Marie-Jeanne : Mijanou. Et Brigitte ?... Brichetonne qui se décline au fil des ans en Bri Bri. Temps béni, bulle de perfection très haute bourgeoisie ? À voir...


Sur la table de la salle à manger familiale trône une ancienne poterie chinoise, objet sacré aux yeux de Tooty. Un triste jour, Bri Bri et Mijanou jouent aux Indiens. Elles se réfugient sous la nappe, tirent ses pans devenus les parois d’un tipi. La chinoiserie déséquilibrée se brise sur le sol. Pour les punir, Louis assène aux fillettes des coups de cravache. Anne-Marie, elle, décide de vouvoyer ses enfants devenus à ses yeux des étrangères. Les parents ne lèveront pas l’interdiction et, à partir de cet incident, Brigitte ne tutoiera plus jamais ses géniteurs.


Ce trauma détermine le caractère méfiant jusqu’à la paranoïa dont ne cessera de faire preuve Bardot pendant toute sa carrière. Il provoque aussi chez l’enfant un goût farouche pour l’indépendance et la liberté. Dès ses jeunes années, une idée fixe obsède le petit bout timide et craintif : s’envoler hors du nid familial ne s’y sentant plus chez elle.



Cygne brun sans tutu blanc...

mais avec bonnet d'âne !




Jusqu’à la floraison de son identité dans le mannequinat, Brigitte se compare à un caméléon, état d’esprit propre aux actrices. La fillette compartimente les secteurs de son existence, se dédouble.


À l’école, surnommée par Brichetonne "la corvée", le vilain petit canard doit porter des lunettes pour corriger un strabisme et aussi un appareil dentaire pour redresser une dentition trop avenante. Nul ne la remarque sur les photos de classe tant elle se semble se fondre dans le paysage.

Dans les cours de danse classique, sa passion, c’est tout le contraire. Cygne brun en tutu blanc, elle affiche sa superbe, dresse son cou interminable et éclipse les autres petits rats. L’une de ses camarades d’entrechats, une certaine Leslie Caron, se souvient : « Brigitte était longue, mince et avait des gestes très élégants. Elle aurait pu devenir une merveilleuse danseuse si elle avait voulu s’en donner la peine. Mais elle était lente et un peu paresseuse. ».



Modèle au top



Le destin de Bri Bri s’accélère grâce à sa mère. Dans un élan d’émancipation tardif, Tooty ouvre un magasin de chapeaux. Comme le moindre couvre-chef donne à son aînée l’allure d’une petite sirène, Brigitte est choisie pour présenter la première collection !



La petite sirène



Dans un salon guindé, à des lustres des frasques trioliques de Blow up de Michelangelo Antonioni, la jeune fille fait trois petits tours devant les clientes et file changer de coiffure en cabine.


Ses sourcils relevés par une surprise perpétuelle abritent une paire d’yeux en amande immenses et brillants qui semble découvrir quelque chose d’extraordinaire invisible au commun des mortels. Son nez petit et un peu aplati laisse éclore juste en-dessous une bouche avec un défaut adorable : la lèvre supérieure plus prononcée que l'inférieure. D'où cette moue "bardotienne", unique, expression de la rébellion secrète d’une femme-enfant-objet qui se retient de dire ce qu’elle pense du monde Petit-bourgeois qui l’entoure. Elle attend son heure pour lui clouer le bec et tourner le dos à son fatras de préjugés et de conventions.



Les bibis de BB par Ghislain Dussart



Du bibi à la capeline, Brigitte a la tête à ça et subjugue les relations de sa mère. Parmi elles, Jean Barthet, le futur créateur des costumes et des chapeaux des Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Il repère aussitôt le profil "raboté comme celui d’un pékinois" de l’adolescente.


Christine Gouze-Rénal, l’une des plus grandes amies de Brigitte Bardot, décrit à la perfection son visage singulier : « Ce qui fait sa beauté, c’est l’épaisseur de ses traits : tout ce qui condamnerait une autre. Cela lui donne quelque chose d’unique et de vrai qui la rend exceptionnelle. Elle est typée, sans doute la première beauté de caractère, et ce caractère, on ne le retrouve pas chez d’autres. ».



So girly, so gipsy !




De pince en chapeau, puis de fil en aiguille, Brigitte acquiert une petite notoriété de top modèle dans le Tout-Paris. Hélène Lazarreff, dirigeante du magazine ELLE qui propose une image de la mode française à la pointe pour les observateurs étrangers, repère la longue gamine brune. En 1950, elle lui offre une première couverture très Lolita où les fameuses initiales BB apparaissent pour la première fois car Tooty ne souhaite pas que le patronyme familial s’étale dans la presse. L’avenir va la gâter…



Baby Doll, la prem’s !



Le temps passe et embrouille les mémoires. Beaucoup pensent que les styles "teenage", puis "casual" proviennent des Etats-Unis avec Caroll Baker en 1956 suçant son pouce au fond d’un lit-cage dans Baby Doll d’Elia Kazan.



Caroll Baker



Le phénomène éclate d’abord d’une façon plus discrète en France et il a pour nom : Brigitte Bardot. Elle est la première femme-enfant qui influence le cinéma américain et cristallise la mutation baby-boom de la société d’après-guerre. Comme à son habitude, Hollywood s’empare de la tendance, la dévore, la digère, la régurgite, la magnifie et, à l’aube des sixties, la renverra en Europe comme un boomerang avec la vague des Yéyés.




Du premier cover de ELLE
jusqu'au vichy rose et blanc...







...un top modèle avant la mode !





En 1950, un Bobo avant l’heure feuillette un numéro de ELLE où BB, mélange de collégienne et de gitane, sourit avec espièglerie. Il s’arrête un temps sur la couverture. Ce jeune slave a une bouche sublime dessinée comme une blessure au couteau. Il n’est pas rasé, porte un perpétuel col roulé et ne sait pas qu’entre ses mains se trouve un charmant minois qui va, grâce à lui, exploser comme une bombe sexuelle à la face du monde entier.

Ce lecteur de 22 ans, c’est Roger Vadim, de son vrai nom Vladimir Plemiannikov, alors assistant du réalisateur Marc Allégret. Fils du vice-consul de France en Egypte, il possède un point commun avec BB, son horreur pour ses origines bourgeoises. Ce grand séducteur les tient à distance en revendiquant un style bohème.



Féline comme Simone Simon



Persuadé qu’il vient de tomber sur la nouvelle Simone Simon, révélée par Marc Allégret dans Le lac aux dames en 1933, Roger entre en contact avec les parents de Mademoiselle Bardot et, avec leur accord, la présente au cinéaste. Peut-être rendu myope par la buée des souvenirs, Allégret ne discerne rien de son égérie en Brigitte et ne comprend pas l’engouement de son assistant.


Pygmalion dans l’âme, pétri d’ambition cinématographique, Roger s’acharne, croit si fort en la nymphette qu’il en tombe amoureux. Bri Bri, subjuguée par le charisme anti-conventionnel du futur artiste, succombe à ses charmes en moins de deux. Grâce aux relations de Vadim dans le petit monde du cinéma français alors d’envergure artisanale comparé à l’industrie hollywoodienne, Bardot apprend petit à petit son métier d’actrice dans une quinzaine de films. Parmi eux : Le trou normand de Jean Boyer avec Bourvil, Si Versailles m’était conté de Sacha Guitry avec Jean Marais, Les grandes manoeuvres de René Clair, En effeuillant la marguerite de Marc Allégret avec Daniel Gélin.



La créature de Satan



En 1952, malgré la réticence de Louis Bardot qui garde sous la main une arme à feu au cas où son fantasque de gendre ferait du mal à sa fille, Brigitte devient Madame Vadim. Dans la corbeille de mariage, l’époux glisse une promesse sulfureuse à sa moitié encore mineure : « Tu seras un jour le rêve impossible des hommes mariés. ».


L’été de l’année suivante, à Saint-Tropez, le rêve devient réalité quand débute le tournage d’un long-métrage au titre sublime où la déesse Bardot devient une "blonde solaire farouche ébouriffée" pour s’associer au diable Vadim et créer Juliette Hardy, un archétype de femme qui s'habille d'un rien et se déshabille pour un rien.





Dans Studio magazine, Marc Esposito écrit en 1987 : Dès son premier grand rôle dans Et Dieu créa la femme, c’était un personnage. D’entrée, sur l’écran, on ne voyait qu’elle. Si, comme dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen, elle était sortie du film pour entraîner n’importe quel homme par la main, ils l’auraient suivie, abandonnant femme et enfant sans réfléchir. Toutes les jeunes filles rêvaient de lui ressembler, de percer le mystère de sa séduction ravageuse. Toutes les femmes qui ne pouvaient plus changer, toutes les braves épouses vertueuses étaient blêmes de haine. Bardot, c’était un fantasme. Un fantasme en chair et en os. En chair surtout.



BB chaton avec Jean-Louis Trintignant



Dans ses mémoires Le goût du bonheur, Roger Vadim se souvient : Et Dieu créa la femme, est celui de mes films que je préfère, celui où j’ai été le plus libre de raconter ce qui me tenait à coeur. J’attribue son succès au personnage de Brigitte, physique d’abord, puis son rôle qui lui a permis de montrer ce qu’elle avait d’angoisse, de dynamisme, de confiance, totalement libre dans son comportement sexuel. Je n’ai jamais voulu peindre la jeune fille de 1956, mais ce personnage d’exception n’aurait pu exister à une autre époque.

















BB tigresse avec Christian Marquand













Et Dieu créa la femme sort à l’hiver 1956 dans les salles parisiennes. Le succès est loin d’être au rendez-vous. La critique juge Bardot sans indulgence, lui accorde au vitriol un physique de boniche et une façon de parler propre aux illettrés. Avant d’avoir le temps de faire scandale, la première œuvre de Vadim est déjà retirée de l’affiche.

Ce sont les États-Unis qui s’enflamment pour la blonde incendiaire et lancent le coup d’envoi de la "Bardot mania". Dès la sortie de ce "brûlot cinématographique", de violentes manifestations vertueuses et des menaces d'excommunication par les instances catholiques créent le buzz, attise la curiosité du public qui se rue en masse dans les salles.

Les dés de la gloire sont jetés. Double six ! Brigitte Bardot n'est plus une starlette, mais devient un mythe avec son premier rôle principal. Une idole pour beaucoup. Un objet de scandale iconoclaste pour d’autres qui n’hésitent pas à la surnommer "La créature de Satan".



BB petite fille avec Curd Jurgens


À l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958, le Vatican tient salon en proposant aux visiteurs un pavillon composée de deux salles. La première est réservée aux miracles du Bien. La seconde, dédiée aux méfaits du Mal. Pour représenter la luxure de l’enfer, les autorités ecclésiastiques affichent la photographie de la star en transe dansant le mambo frénétique de Et Dieu créa la femme.



Le nom de Bardot est désormais associé à une réputation immorale qui émane un parfum de péché de chair, de décadence et de dépravation. Fragrance lourde à porter pour une toute jeune fille qui, sans le vouloir, fait un formidable pied de nez et donne un grand coup de pied dans la fourmilière bourgeoise franchouillarde très " collier de perles" des années 1950.


La négresse blonde


Avec ce talent de paraître nue même lorsqu’elle est habillée, avec cette beauté tellurique qui semble l’avoir posée sur terre pour évoluer en toute liberté parmi les plantes et les animaux, BB avance sans entrave et devance la révolution sexuelle Peace and Love des seventies avec cette démarche unique en tire bouchon qui cambre ses hanches, arrondit ses fesses et fait onduler sa crinière couleur blé.

Féline, souple, exotique à couper le souffle, BB avec ses traits épais à l’équilibre pourtant si délicat, si parfait, est une véritable "négresse blonde" qui annonce, par son comportement indépendant, l’émergence de la femme occidentale de la seconde moitié du XXe siècle. Cette femme qui travaille, divorce, avorte. Qui s’émancipe, s’affranchit du joug masculin par son autonomie financière, mais aussi par la parole.


La négresse blonde par Douglas Kirkland


Comme sa mère Tooty et influencée par Vadim qui l’initie à l’argot, Brigitte a la langue bien pendue et ses réparties malicieuses, voire insolentes font mouche en toutes circonstances. En 1965, lors de la promotion de Viva Maria de Louis Malle à Los Angeles, un journaliste lui demande en pleine conférence de presse :

- Qui êtes-vous Brigitte Bardot ?

BB se lève, fait un tour sur elle-même, se rassoit et dit dans un anglais saupoudré d’un "french accent" hypertrophié :

- Voilà, vous avez tout vu.

- Mais qui êtes-vous vraiment ?

- Venez vivre avec moi pendant huit jours, vous le saurez.

- Mais je suis marié.

- Dans ce cas, venez avec votre femme !

Cette façon de faire le clown avec esprit, d’avoir le dernier mot enchante les interlocuteurs du monde entier qui transcendent l’enveloppe du sex-symbol et surnomment bientôt BB : "Le charme français".


BB made in USA


En 1956, ce charme est encore en herbe quand, auréolée du succès de Et Dieu créa la femme, la jeune star est présentée à la reine Elizabeth II d’Angleterre. Cette mondanité surannée fait pour une fois rêver car elle réunit les deux bombes sexuelles planétaires du deuxième versant du XXe siècle : MM et BB alias Marilyn Monroe et Brigitte Bardot !


Marilyn Bardot et Brigitte Monroe


La comparaison entre les deux actrices est inévitable tant de nombreux points communs les unissent. D’abord, leur plastique bouleversante, mais aussi leur diction tant récriée autrefois. Imitée et sublimée, aujourd’hui. Faisant fi des critiques qui ne cessent de les assassiner au fil de leur carrière, MM et BB prennent à la lettre la célèbre phrase de Jean Cocteau : « Ce que le public te reproche, cultive le, c’est toi. ».

Toutes deux s’appliquent à singulariser leur voix, sculpter leurs propos en géminant les consonnes. Marilyn double, triple, quadruple les "p" et les "d " comme le prouve son fameux poo poo pidoo de I Wanna be loved by you dans Certains l’aiment chaud de Billy Wilder. Pour obtenir cet effet des plus érotiques, la langue s’attarde plus longtemps que nécessaire contre le palais avant de s’abaisser en caressant les dents.

Brigitte, elle, prononce délibérément les "e" muets et accentue la diction en traînant chaque syllabe avec une précision extrême. Cette impression de lenteur appuyée lui apporte un air "tombé du lit tout ensommeillé" des plus ravissants pendant sa jeunesse. Il revêt une connotation toute différente à l’heure de la maturité : celle de la supériorité, du pouvoir. Comme si Bardot, la reine incontestée du cinéma français, donnait un ordre à chacune de ses paroles. Dans la chanson Je t’aime moi non plus écrite par Serge Gainsbourg en 1967, les strophes Je t’aime/Je t’aime/Oh oui, je t’aime sont scandées avec volonté dans l’assurance, la puissance et l’accomplissement d’une féminité comparable à celle des héroïnes de la mythologie.


MM et BB par Andy Wharol


Le second point commun des deux stars, c’est l’absence totale de disgrâce que leur corps et leurs gestes renvoient à l’image dans tous leurs films. Amusez-vous à visionner au ralenti la séquence de Bus stop de Joshua Logan où Marilyn s’évente avec la feuille d’un journal sur le rebord d’une fenêtre pour dissiper la chaleur de la nuit. Exécutez le même exercice avec Bardot arpentant sous le soleil les marches de la villa Malaparte à Capri dans Le mépris de Jean-Luc Godard.

Au-delà de la perfection de leur plastique, ce sont les pores de leur peau laiteuse qui absorbent et réfléchissent la lumière, le mouvement abandonné d’un bras chez Monroe, le déhanché alangui chez Bardot qui apportent au cinéma toute la noblesse de son ambition : imprimer sur la pellicule l’espace d’un instant et le transformer en un moment d’éternité. En admirant les deux miracles cinématographiques que sont MM et BB, la phrase du critique Jean Auriol "Le cinéma est l’art de faire faire de jolies choses aux jolies femmes" prend tout son sens et restitue l’identité la plus profonde du septième art : un écrin féminin à la triple écriture d’une sophistication extrême dans sa visualisation à la fois totalement incarnée et irrémédiablement virtuelle.

En plus de cette grâce absolue, les deux blondes sont de brillantes chanteuses de variété qui swinguent avec la même sensualité. Ces deux-là, avec le culot, l’à propos et la fantaisie qui les font briller dans les comédies, ont le tempo du jeu jazz dans la peau. Il m’a toujours semblé que leur répertoire de très grande qualité était interchangeable. Marilyn pourrait murmurer en anglais d’une voix acidulée sur un accord de guitare : « Sidonie a plus d’un amant… » tandis que Brigitte, dans un clin d’œil délicieux, lui répondrait en toute candeur : « Mon cœur est à papa… ».


Sylvette David, sosie de BB, pose pour Picasso en 1954.

BB et PP se croisent en 1956...

...mais Pablo ne peint pas Brigitte au regret de Bardot.


God save les trois reines


En 1956, c’est une BB célibataire qui débarque à Londres puisque sa liaison avec Jean-Louis Trintignant sur le tournage de Et Dieu créa la femme provoque sa séparation avec Roger Vadim.

La chroniqueuse Gelys Jones est présente à son arrivée : Elle descendit du train-bateau à la gare de Victoria, portant une chemise et une cravate d’homme comme pour affirmer sa nouvelle indépendance. Même sans Vadim et son goût pour la publicité, elle semblait avoir tout orchestré. Elle avait perdu ses bagages et n’avait rien à se mettre, attirant immédiatement l’attention sur elle. Elle alla au Savoy et se fit discrète, disant qu’elle ne l’avait pas suffisamment été par le passé, et que maintenant qu’elle allait rencontrer la reine, c’était le moment de se tenir tranquille.

BB, avec son art de conteuse, évoque la cérémonie face à Gilles Jacob, alors journaliste au Matin : Nous devions être présentées toutes deux à la reine. J’étais à moitié morte de peur. Un peu avant la présentation, j’essayais de rajuster mes cheveux de mes mains tremblantes. Nous nous trouvions dans un salon spécial, qui était réservé. Marilyn entra d’un trait telle une coulée d’air frais. Elle était tout ébouriffée comme si elle venait de sortir de son lit. On nous avait dit qu’on ne pouvait endosser de robe trop collante, mais la sienne l’était, et comment ! Marilyn donnait l’impression de liberté la plus absolue, de la désinvolture la plus totale. Quelqu’un a écrit après que ses yeux exprimaient l’angoisse pendant qu’elle se trouvait en face de la reine et qu’elle n’avait pas pu faire la révérence. Des blagues ! Marilyn était embêtée à cause de sa robe collante, mais elle fit la révérence. Et je vous assure qu’il n’y avait pas trace d’angoisse dans son regard. Plutôt une lueur arrogante.

Par un mystère aussi étrange que malheureux, aucun des photographes présents à l’évènement ne pense à immortaliser Marilyn Monroe et Brigitte Bardot dans un même cliché. Seul, l’un des miroirs des toilettes du Savoy se souvient des deux créatures qui se croisent et se repoudrent le nez en silence. Aucune des deux n'échange un mot. Au crépuscule de l’ascension, la petite BB est trop impressionnée devant l’immense MM aspirée déjà par les limbes du déclin…


BB made in England


Depuis son adolescence jusqu’au premier film de Vadim, à son corps défendant mais souvent montré, Brigitte Bardot invente les concepts de la femme-enfant et du people, hisse le métier de mannequinat au rang de top modèle, "jet-settise" Saint-Tropez le petit port de pêcheurs bien avant Eddy Barclay, attire en France les paparazzis chers à La dolce vita de Federico Fellini.

Dorénavant, dangereux comme un essaim d’insectes armés de téléobjectifs, ils ne cesseront de traquer jour et nuit une BB si affolée qu’elle attente à ses jours et frôle la mort en 1960. Mais, à la fin des fiveties, critiquée par les censeurs et loin d’être encensée par la critique, Brigitte, piquée au vif, va s’employer à interpréter des rôles dramatiques pour prouver ses dons de comédienne. Le phénomène Bardot si écrasant y parviendra-t-il tant bien que mal ou tant mal que bien ?...


La suite au prochain épisode...



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12.9.09

Plein cadre

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Le générique de Rien de personnel laisse augurer du meilleur. Une soirée rituellique à la Georges Franju (Judex) et proustienne à la Raoul Ruiz (Le temps retrouvé) se déroule dans les salons d’apparat d’un château musée. Un œil géant de verre, des squelettes, des viscères exposés en vitrine annoncent un jeu de massacre. Une cérémonie à l’organisation démoniaque pour faire tomber les masques comme les têtes sur l’autel du capitalisme.

Plus encore qu’une critique du monde de l’entreprise, Rien de personnel propose une étude de moeurs sur le thème du double. Pour illustrer cette dualité, la lumière du chef opérateur Christophe Orcand offre au film un contraste somptueux : l’or sophistiqué des lustres de la réception opposé au blanc glacial de la neige dans la nuit noire. L’or trop brillant pour être vrai de la sphère sociale. Au sens propre comme au figuré, le blanc givré des névroses intimes.


Judex (1963)


Michel Gokalp, avec la délectation d’un Alain Resnais, lâche ses personnages dans l’espace clos du château. Chacun devient le reptile qui se mord la queue et s’inocule son venin, le dindon de sa propre farce.

Un coach se fait passer pour un employé à la traîne. Dans les chiottes, il croise un homme de ménage qui lui vole son costume et devient un faux PDG. Sous couvert de soirée de lancement, le vrai Président organise un plan de licenciement. Séquestré dans les mêmes chiottes que celle du coach dépouillé, lui aussi perd toute sa superbe...
Tour à tour dominantes ou victimes, manipulatrices ou impuissantes, les créatures se dédoublent et s’épient sans vraiment se (re)connaître.


Le petit théâtre du monde de l'entreprise
Blair Drawson - Archives Play Boy


Le miroir se brisa


Dans une mise en scène d’une élégante sècheresse, le cinéaste colle aux basques de ses protagonistes avec une mécanique de construction rappelant celle de La Terrasse d’Ettore Scola. Une séquence d’ancrage vue à chaque fois sous un angle différent cimente les ramifications du récit. Miroir scénaristique qui se répond et se déforme avec nuance dans le premier tiers du film. Hélas, au fur et à mesure, la subtilité du procédé s’étiole au profit de rebondissements qui épaississent l’intrigue et caricaturent la psychologie des caractères.












Le PDG, le syndicaliste, le coach & la cadre
Pascal Greggory & Denis Podalydès
Jean-Pierre Darroussin & Mélanie Doutey












L’homme de ménage forcément pur se substitue à un patron évidemment cynique. Les femmes, à la botte de leur supérieur hiérarchique, doivent leur position chez Muller autant à leurs charmes qu’à leurs compétences. Enfin, à l’heure de la diversité, tous les protagonistes sont blancs de blancs excepté un groom noir vêtu de rouge, apparition des plus furtives.

Sur la scène de son petit théâtre décadent, il est regrettable que Rien de personnel ne montre pas le monde actuel de l’entreprise écartelé entre une tradition héritée du XIXe siècle et la mondialisation galopante. Cependant, grâce à la qualité de sa distribution, sa direction d’acteur remarquable - Pascal Greggory en tête - et sa belle facture technique, ce premier long-métrage laisse espérer un second opus non pas plus personnel, mais moins bancal. À suivre…




***



WORKING GIRL


Le parcours professionnel de Soumia Malinbaum est édifiant. Pendant les eighties, elle entre par la petite porte dans une société de courtage informatique. La jeune fille déterminée grimpe un à un les échelons jusqu'à devenir directrice des grands comptes. Le dépôt de bilan de son employeur cesse net son ascension. Qu’à cela ne tienne ! La battante monte la société Spécimen et lutte contre les discriminations en favorisant l'embauche de candidats issus de l'immigration.

Cette working girl à l’allure d’une Jacqueline Bisset façon beur est aujourd’hui Directrice du Développement du groupe Keyrus et aussi Porte Parole Diversité au MEDEF. Les pieds sur terre et une belle sensibilité dans la tête, Soumia Malinbaum pose son regard de velours sur le monde de l’entreprise vu par le septième art…



Soumia Malinbaum par Fabien Lemaire



Soumia, quelle est votre définition de l’entreprise ?
C’est une communauté de vie avec un objectif commun. Chacun y a des droits et des devoirs, des obligations et des satisfactions. En tout cas, l’entreprise n’est pas une machine à broyer l’homme ou la femme. Pourtant, le cinéma français lui donne souvent cet aspect destructeur.


Ressources humaines de Laurent Cantet, Violence en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout et Rien de personnel de Mathias Gokalp montrent la compétitivité dans les entreprises d’une façon anxiogène, dévastatrice. En revanche, les majors hollywoodiens (Working girl de Mike Nichols, Le diable s’habille en Prada de David Frankel…) proposent des récits truffés d’obstacles, mais où la réussite et l’épanouissement sont compatibles…

À travers les films américains que vous citez - et tout particulièrement Working girl qui m’a influencée et fait rêver - l’entreprise est présentée comme un milieu difficile et compétitif, certes, mais riche et en perpétuel mouvement d’actions, de rebondissements et d’expériences. Pour moi, la compétitivité est synonyme d’émulation et de stimulation positives. Depuis toujours, la culture anglo-saxonne favorise l’esprit d’entreprendre et exalte la réussite du chef d’entreprise.












Working girl (1988)

Mélanie Griffith & Sigourney Weaver


Le diable s'habille en Prada (2006)

Anne Hataway & Meryl Streep



Alors que les films français sont encore imprégnés de la culture du XIXe siècle. Le Président Philippe Muller incarné par Pascal Greggory dans Rien de personnel est un mélange de tradition et de cynisme qui rappelle les personnages de Jean Gabin et de Pierre Brasseur dans Les grandes familles de Denys de La Patellière. Ce film date de… 1958 !

Le système éducatif français n’a pas favorisé le goût d’entreprendre. L’état y est beaucoup trop protecteur. Aujourd’hui, cette perception est bouleversée par une économie mondialisée très compétitive et une grande ouverture aux autres pays et cultures. Il n’est plus possible de s’accrocher à l’idée de rentrer dans une seule entreprise pour y travailler toute sa vie.


Dans Rien de Personnel, la peur de la précarité flotte comme une épée de Damoclès au-dessus de l’assemblée des cadres…

Dans la vie, tout est précaire. En tant que chef d’entreprise, j’ai toujours vécu avec ce sentiment de précarité qui ne m’a jamais fait peur. Cet état d’esprit oblige à rester toujours en éveil et demande de la flexibilité car rien n’est jamais acquis. Dans beaucoup d’autres pays, il existe une grande fluidité entre les offres d’emploi et les demandes. En France, notre marché du travail est plus figé. Donc, comme on le voit très justement dans le film, les travailleurs sont beaucoup plus angoissés à l’idée de perdre leur emploi.





Pensez-vous que cette angoisse stigmatise le rôle du chef d’entreprise ?
Absolument. Pourtant, il ne faut pas oublier que c’est lui qui crée des emplois. Une aubaine car à l’heure de la crise, le travail n’est plus un dû, mais il est devenu une chance. C’est pourquoi il faut aujourd’hui déployer tous les moyens, toutes les énergies pour en trouver, le garder, mais aussi pouvoir en changer.

J’ai démarré ma carrière en tant que salariée. En 1991, je me suis retrouvée sans emploi car la filiale qui m’employait à fermé ses portes. Vous savez pourquoi j’ai décidé de créer ma boîte ? Parce que je ne voulais pas me retrouver sur le marché du travail. Il y a deux ans, j’ai vendu Spécimen et me voilà devenue cadre dirigeante dans un grand groupe. Vous imaginez bien que cette évolution n’a pu s’effectuer sans la mobilité et l’adaptabilité que cela suppose.


Le film traite d’une autre réalité vécue douloureusement par les cadres : les évaluations menées par des coachs.

Le monde du travail évolue à toute vitesse. C’est pourquoi le système d’évaluation instauré tout particulièrement dans les grandes entreprises est comme une pose dans la vie professionnelle. C’est une démarche de progrès qui ne doit pas faire souffrir les salariés. Le coaching permet à chacun de se situer, de s’améliorer pour atteindre ses objectifs. Une telle démarche est salutaire car elle offre aux salariés la possibilité de progresser et d’accompagner le changement. Au sein d’une société, chaque être humain n’évolue pas de la même manière. Un coaching peut s’avérer très bénéfique. Vu sous cet angle, Rien de personnel a le mérite de soulever la notion très délicate de l’employabilité.













Executive women
Zabou Breitman & Bouli Lanners
Jean-Pierre Darroussin & Mélanie Doutey













Comment avez-vous perçu l’image des deux protagonistes féminines du film ? Christine Barbieri (Zabou Breitman) couche avec son patron à la barbe de son époux amoureux, mais looser. Quant à Natacha Gauthier-Stevens (Mélanie Doutey), elle incarne une arriviste qui boit les paroles de son mari haut placé.

Ces personnages sont très arriérés, très clichés. De nos jours, les femmes n’ont pas besoin des hommes pour s’affirmer et être performantes. Elles possèdent la capacité d’accéder aux postes de pouvoir au sein de l’entreprise.

Pourtant, la parité, l’égalité des salaires sont des combats d’actualité…

La compétence et la vitalité des femmes engendrent la méfiance des hommes. Les centres de décisions demeurent toujours le pré carré des hommes. Les femmes ne parviennent pas à encore à y accéder contrairement aux pays scandinaves.


Le machisme y sévit moins que dans les pays latins…

Peut-être, mais je suis convaincue que le XXIe siècle sera celui des femmes dans l’entreprise… Et pas seulement ! (rires)




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25.8.09

Dzoni got his gun



L’histoire d’Ordinary people se déroule dans un pays en guerre non identifié. Une nation avec des militaires, comme il se doit. Des soldats qui vivent dans une caserne selon un règlement établi. Le film les cueille au réveil. Abstraction musicale. Plans fixes peu découpés. Dialogues slaves au compte-goutte. La caméra s’attarde dans cet univers quasi monastique, presque carcéral. Elle choisit de ne plus lâcher Dzoni (Relja Popovic) âgé de vingt ans.

Avec son physique à la Raymond Radiguet, en des temps différents, sous d’autres latitudes, Dzoni aurait peut-être croisé Jean Cocteau. À coup sûr, le poète aurait croqué dans un dessin son air ombrageux et ses lèvres boudeuses au sortir de l’enfance. Aurait sublimé dans un texte le cerveau encore argileux du soldat dans lequel le destin peut enfoncer ses doigts et le marquer pour toujours.


Relja Popovic


Mais l’heure n’est ni à la poésie, ni à la sublimation. L’heure est à la guerre. Dans son sillon, elle entraîne des milliers d’hommes. Parmi eux, sept militaires assis dans un bus en partance pour une mission mystérieuse. Le vrombissement du moteur ressemble au bruit des pales d’hélicoptère qui déchirent l’air. Dzoni est assis près de la vitre. Il regarde la campagne défiler. S’enfonce dans l’inconnu sans savoir qu’il a rendez-vous avec l’horreur.




Le bus stationne près d’une école. Bâtiments concentrationnaires écrasés sous un soleil de plomb et recouverts par une végétation luxuriante. Dzoni et ses camarades descendent. Se désaltèrent à l’abreuvoir. Le jeune homme en dernier car il est le moins gradé.
Quartier libre. Les militaires se dispersent. Pas encore intégré dans le corps d’armée, Dzoni tente quelques approches. Tâtonne. Choisit la solitude contre le tronc d’un arbre.
Il attend les ordres. Le spectateur attend avec lui. Malgré les caresses des rayons du soleil, le tapis de l’herbe et le goût délicieusement amer d’une bouffée de tabac, l’air autour de Dzoni semble s’épaissir. Moment suspendu, de plus en plus figé alors que rien, pas même un nuage dans le ciel, n’annonce le moindre trouble. Oppressante magie de cinéma.

Une camionnette arrive dans la cour. Elle crache une poignée de civils. Le plus gradé des soldats les fait se mettre en rang. Dans quelques minutes, la poignée se transformera en condamnés à mort et les sept soldats en peloton d’exécution. Les fourgons se succèderont au fil des heures. Et Dzoni qui oscille entre désobéissance et résignation finira cette journée particulière seul face à lui-même dans la nuit noire.


Vladimir Perisic


Le soleil nous hait


Rarement un film aura été moins séduisant avec le public. Et c’est tant mieux. Ordinary people est un long-métrage si âprement humain qu’il en devient humaniste. Une oeuvre brillante parce que radicale dans ses différentes écritures. La linéarité de son récit, la limpidité de sa mise en scène et la pureté de son montage révèlent l’opacité de son thème et la complexité de son sujet sans jamais céder à l’explication et à l’apitoiement psychologiques.
Son thème : commettre sans état d’âme une succession de crimes comme un travail répétitif.
Son sujet : Dzoni, un garçon ordinaire, ni monstre, ni psychopathe qui se transforme en bourreau, mais aussi en victime "assujettie" à l’organisation meurtrière d’un système politique.

























Tournée dans l’ordre chronologique avec des acteurs non professionnels qui ont découvert le scénario et l’évolution de leur rôle au fur et à mesure du tournage, cette première fiction fait preuve d’une maîtrise grandiose.
Rarement un réalisateur débutant aura su placer sa caméra à plus juste distance : celle qui sépare la réflexion de l’action. Elle ne cesse d’explorer le visage de Dzoni et de ses camarades (la pensée qui lutte plus ou moins pour obéir) et place avec intelligence dans l’espace les treillis des soldats (les corps qui tuent). Comment ?... En opposant avec une rigueur artistique sans faille la beauté souveraine de la nature à l’abomination des crimes perpétrés par l’homme.




Le soleil haut dans le ciel toise Dzoni dans son sommeil, une fourmilière s’affaire sur le cuir de sa botte, les herbes folles encouragées par le souffle du vent dévorent l’école. Le tout grouille dans une bande son qui amplifie les efforts incessants de la nature. Elle semble répéter à Dzoni que la terre, aux derniers jours de l’humanité, continuera quand même à se régénérer dans un formidable essor de survie.
Pour illustrer ce contraste avec la stérilité de la mort donnée dans son "bon droit", Vladimir Perisic, réalisateur serbe, cite Michelangelo Antonioni : « Parfois, j’ai l’impression que le soleil nous hait. ». Au début de la seconde guerre mondiale, Jean Renoir fait dire au personnage d’Octave dans La règle du jeu : « Le plus terrible dans ce monde c'est que chacun a ses raisons ».




Souvent classé comme le meilleur film de tous les temps (parce que le plus universel), ce "drame gai" déclenche en 1939 le scandale sur les Champs-Élysées. Provoque l’exil de son créateur. Essuie un échec retentissant avant de devenir essentiel.
Soixante-dix ans plus tard sur la Croisette - toute proportion gardée - la Semaine de la Critique du Festival de Cannes ignore l'un des meilleurs films de sa sélection. Heureusement, Ordinary people vient de recevoir trois récompenses au Festival international de Sarajevo : le Coeur de Sarajevo pour le meilleur long-métrage, le Coeur de Sarajevo pour le meilleur acteur et le prix FIPRESCI. Présages de la naissance d’un grand cinéaste ?...



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Coup de tête



A Beer Sheva, au sud d'Israël, trois adolescents d'origines et de confessions religieuses différentes, vivent dans une banlieue défavorisée. Recrutés à leur corps défendant pour participer à une coupe de football junior, Dima, Adiel et Shlomi se retrouvent sur le stade mythique de la ville : Vasermil.
C’est quoi le football ?... Un paquet de garçons qui poursuivent un ballon. Une histoire d’hommes qui se courent après sur du gazon. Plus sérieusement - Une jeunesse israélienne (Vasermil) n’est pas une comédie - une aire populaire où la loi du jeu tisse des liens au-delà des différences ethniques.

Caméra à l’épaule, cadrages fébriles, images au grain numérique accentuant le côté « cinéma vérité », casting composé d’acteurs non professionnels tous excellents, cette première fiction prend délibérément racine dans le documentaire. Elle y parvient avec une maîtrise indiscutable. Alors, pourquoi l’auteur réalisateur Mushon Salmona tente-t-il de scénariser le quotidien de ses trois héros : Dima le slave, Adiel l’Éthiopien et Shlomi le Maghrébin ?


Shlomi, Dima & Adiel


Alourdie par ce parti pris hybride entre le docu et la fiction, cette œuvre fait les frais de cette mode. Vasermil lance des pistes dramaturgiques dans son premier quart d’heure, délaisse (avec bonheur) tout rebondissement pendant une heure, puis semble in extremis se souvenir de son postulat fictionnel. Résultat, elle transforme une coupe junior de football en coups de théâtre et deux protagonistes sur trois se retrouvent étouffés par l’évolution du scénario. Seul, le personnage d’Adiel clôt sa trajectoire avec la nuance qu’aurait méritée ce propos sur les affres de l’immigration.




Ecrasée par le même soleil, noyée par la même pluie, paralysée par le même froid, la banlieue de Beer Sheva ressemble à tous les quartiers fragilisés du monde. Vasermil prouve qu’aucune terre, même en Israël, n’est plus capable de tenir ses promesses d’accueil et d’intégration. Ce film était-il nécessaire pour constater ce que nous savons déjà ?...


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18.8.09

La mort aux trousses



Quelle est votre définition de la liberté ?... Personnellement, il me semble que ce mot est plus goûteux quand il nous invite à vivre l’instant présent en équilibre au bord d’une falaise face à l’océan brumeux. Comme si l’existence daignait nous accorder une visibilité de six mois tout au plus et nous offrir, au-delà du brouillard indéchiffrable, mille et un courants d’air plus ou moins magiques, un grand nombre de promesses palpitantes parce qu’inédites…


Le dernier opus d’Arnaud et de Jean-Marie Larrieu - le plus ambitieux et le plus abouti de leur filmographie - étreint en permanence cette impression de liberté tant il semble s’écrire sous nos yeux. Patchwork haletant où se mêle l’hier, le présent et le no futur. Tribulations gigognes composées de suspense, de sensualité et d’émotions. Road-movie jubilatoire à contre foule, à rebrousse temps. Pure exaltation de cinéma.





Gaulé comme un piou piou, Robinson Laborde est un quadra bobo qui exerce un métier "doinelien": représentant de bains taïwanais ! Depuis qu’il en pince et se consume pour Laetitia l’androgyne, Robinson a tout perdu : sa femme, son travail et surtout… sa main ! S’accrochant à son amour envolé, prêt à reprendre son pied quitte à se faire bouffer le bras, l’amant déchu traîne à Biarritz dans un climat de fin du monde.


Telle une montgolfière qui se déleste de ses sacs de sable pour mieux s’envoler, le protagoniste, lors d’un voyage physique (retrouver sa fille en Espagne afin de s’embarquer sur un bateau pour échapper au chaos) et métaphysique (une succession de flashbacks/psychodrames aux quatre coins du globe), va perdre un à un ceux qui l’entourent pour se retrouver, nu comme Adam, face à l’ultime souvenir partagé avec son amour fatal.



Gulliver ficelé par les femmes par Kinuko Craft
(Archive Play Boy)



Au-delà de son intrigue apocalyptique, Les derniers jours du monde conte (et je pèse ce mot tant cette œuvre est psychanalytique) un parcours existentiel, un trajet vers l’essentiel, un voyage à la Voltaire (Candide/Robinson dont le regard globuleux semble découvrir le monde), une errance à la Jonathan Swift (Gulliver/Robinson est un Lilliputien parmi la fourmilière humaine, mais un géant au pays de sa mémoire), la quête d’un paradis perdu à la Daniel Defoe (Crusoë-Vendredi/Robinson-Laetitia).



Adam et Eve chassés du paradis sur Seine



La règle du je



L’aptitude de Robinson Laborde à trouver mauvaise chaussure à son pied est édifiante. Aucun des personnages qui l’entoure et succombe à son charme ne semble lui convenir. Il faut saluer cette dissonance perpétuelle de casting qui isole peu à peu le protagoniste pendant son périple.





Après un rendez-vous manqué il y a six ans pour Un homme, un vrai où Karin Viard devait incarner la femme de Mathieu Amalric, les réalisateurs parviennent enfin à concrétiser ce couple à l’écran. Suite à une succession de choix pour le moins hasardeux, Karin Viard explose littéralement dans un rôle de femme de tête.

Dominante, Judith oeuvre dans les hautes sphères humanitaires. Elle moule ses formes, étouffe sa sensualité dans des robes aux couleurs militaires. Lorsqu’elle retrouve Robinson, ses seins et son con accueillants surgissent du carcan pour un cunilingus d'anthologie. Malgré cette éruption du désir, Robinson, ne peut se résoudre à refaire sa vie avec elle. Dans une audace scénaristique d’une violence inouïe, une roquette pulvérise le camion de Judith. Du coup, elle disparaît de la vie du héros !












Les femmes de sa vie


Catherine Frot, Karin Viard & Omahyra Mota














Catherine Frot incarne Ombeline (prénom à la Valérie Lemercier), une papetière barriote voisine de Robinson. Larguée par son mari, elle retrouve le manchot sur les routes de l’exode vers l’Espagne. Dans un hôtel aux allures de chapelle gothique, Ombeline se donne à Robinson. Il la prend par derrière et éjacule illico dans la lumière du jour face à des cimes en forme de phallus.

A sein d'un univers hors des sentiers battus, le talent tragi-comique et le physique à la fois sage et inquiétant de Catherine Frot s’épanouissent pleinement. Quand elle confie son passé amoureux à Robinson, une pluie de cendre interrompt ses confidences. Lorsqu’elle lui avoue avoir été la maîtresse de son père, ce sont les bombes d’un attentat terroriste qui abrègent sa confession. Tous ces bouleversements viennent à bout de sa (très bonne) volonté et Ombeline la délaissée se tranche la gorge au son de Manuel de Falla.


Pour incarner Laetitia, déesse tatouée, les réalisateurs ont choisi le mannequin Omahyra Mota. Tête de garçon sur corps de fille gracile, elle surgit dans l’histoire au bord des flots tel un ange destructeur en longue robe de dentelle blanche. Les lèvres boudeuses de cette Eve semblent avoir croqué toutes les pommes de l’Eden. Comme Eros et Thanatos, Laetitia et Robinson s’aiment et se déchirent dans un conflit ambivalent. Ils finissent foudroyés par un éclair nucléaire surgissant des ténèbres.





La liberté sexuelle chère aux cinéastes prend corps avec Sergi Lopez alias Théo, le ténor. Dans la scène la plus troublante du film, "Hardy Lopez" cède à ses penchants et lèche avec avidité les lèvres de "Laurel Amalric". Pour calmer les ardeurs de ce King Kong d’opéra, Robinson lui murmure qu’il sent fort. Théo, au sortir de la douche, offre une derrière fois sa peau épaisse et sa queue gonflée aux caresses du soleil avant de se jeter par la fenêtre.


Un à un, les personnages abandonnent le récit et condamnent Robinson à l’ultime solitude. À cette règle du "je" en équilibre sur le fil du fantasme et de la réalité, de la vie et de la mort, Mathieu Amalric se donne tout entier, corps et âme. Grâce à sa composition fragile dissimulant une belle solidité d’acteur, il donne au spectateur l’impression délicieuse d’être "à la maison" chez les Larrieux comme chez Desplechin.



Alfred, David, Jacques… et les autres



Plus James Stewart que Cary Grant, l'ex-adversaire de James Bond voyage dans un film à la Alfred Hitchcock de l’âge d’or hollywoodien. La séquence de l’opéra n’est pas sans rappeler le climax de L’homme qui en savait trop et Robinson Laborde est sans cesse ballotté par les rebondissements du récit comme Roger Thornhill dans La mort aux trousses.












Film sous influences

La mort aux trousses, l'homme qui en savait trop & La féline



Au fil de ses pérégrinations, le héros traverse Paris éclairé par une torche qui "expressionnise" à l’allemande la capitale. Il erre dans un Biarritz aussi mystérieux et mélancolique que celui de l’Hôtel des Amériques de André Téchiné. Les scènes de foule lors de la féria de Pamplune ont des allures de Guerres du monde de Steven Spielberg. Les scaphandriers de science fiction évoquent Fahrenheit 451 de François Truffaut. Les bains publics et les sources chaudes nippones rendent hommage à Yasujiro Ozu. Les grands espaces enneigés du Grand Nord à Joël et Ethan Cohen. Un palace de style pop art aux laques acidulées à Pedro Almodovar…


Débarrassé de tous ses prétendants, Robinson atterrit dans un Château du Lot où une fête décadente l’attend. Dans cet antre il devient l’objet de tous les désirs, de multiples références se succèdent : un rituel digne de Eyes wide shut de Stanley Kubrick, Sabine Azéma en robe Christian Lacroix dans un caméo à la Jean Cocteau/Jacques Demy, une porn-trash-vidéo à la David Lynch, des groupes de cadavres disposés à la Luchino Visconti et une poignée de domestiques débrouillards comme ceux de La règle du jeu de Jean Renoir.



L'ultime aveuglement

Lost highway & Les derniers jours du monde



Tout au long du film éclairé par la lumière magnifique de Thierry Arbogast, les ellipses accentuent le tumulte du chaos. Filmé hors champs le plus souvent, le déclin de l’humanité allié aux pulsions de Robinson aiguise et excite l’imaginaire du spectateur.

Lors de la rencontre de Robinson et de Laetitia, l’homme suit la jeune fille. Soudain, elle disparaît dans la nuit. Il la cherche sur le port de Biarritz. Emprunte un ponton. Robinson entend alors en off les pas de l’androgyne qui le suivent. Il se couche dans la cale d’un bateau. Les jambes de Laetitia lui apparaissent dénudées jusqu’à la taille. Robinson plonge son visage dans le sexe offert.



Vagina par Andy Wharol



Le passage de la vie à la mort d’Iris (Clotilde Hesme), la fille présumée de Théo, est d’une beauté à la fois pure et envoûtante. Une succession de champs-contrechamps montre les lèvres étonnées de la comédienne, ses yeux clairs hypnotisés par des carrés de lumières aux reflets aquatiques. Cette alternance de plans, comme le bruit des pas prédateurs de Laetitia, s’inspire bien sûr de La Féline et montre que la grâce du cinéma modeste de Jacques Tourneur opère toujours.


À l’heure des transhumances estivales, cédez au voyage géographique, picaresque et tumultueux des frères Larrieu. Même si Les derniers jours du monde a du mal à trouver sa fin, qui les blâmerait ? N’est-il pas humain de vouloir retenir le temps au seuil de la mort ?...




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