La peur dévore l'âme
Dans ses essais et notes de travail Les films libèrent la tête, Rainer Werner Fassbinder évoque Douglas Sirk :" Il arrive que l’on puisse croiser à Lugano en Suisse un homme qui est alerte, intelligent comme aucun de ceux que j’ai rencontrés et qui peut vous dire avec un imperceptible sourire de bonheur : "Il m’est arrivé parfois de beaucoup aimer ce que j’ai fait."
Ce qu’il a aimé, c’est par exemple Tout ce que le ciel permet. Jane Wyman est une riche veuve dont Rock Hudson taille les arbres. Dans le jardin de Jane fleurit un arbre d’amour qui ne fleurit que là où il y a un amour. De Jane et de Rock naît le grand amour, mais Rock est de quinze ans plus jeune que Jane ; et Jane est totalement intégrée à la vie sociale d’une petite ville américaine.
Rock est un primitif et Jane a quelque chose à perdre. Ses amis, la considération qu’elle doit à ses enfants. Rock aime la nature. Jane, elle, n’aime rien du tout parce qu’elle a tout. Voilà quelques préalables emmerdants pour un grand amour. Elle, lui et le monde environnant.


Pour Douglas Sirk, le titre d’un film doit briller comme une enseigne, laisser deviner les composantes de l’oeuvre, mais sans rien dévoiler du nœud de l’intrigue. Aujourd’hui encore, ils annoncent de façon impériale la griffe du Maître du mélodrame hollywoodien : le noir et blanc sculptés, la flamboyance du Technicolor alliée à l’abstraction lyrique.
Après la seconde guerre mondiale, se développe à Paris et à New York un mouvement novateur dans la peinture : l’abstraction lyrique. Celle-ci explore l’énergie créatrice du corps de l’artiste, vecteur et garant de son propos pictural. Les chefs de file de ce mouvement : Vassily Kandinsky, George Mathieu, Jackson Pollock…
De même que le peintre trouve la liberté de sa création dans les mouvements de son corps, le personnage "sirkien" - et tout particulièrement Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet (1955) - tente d’accéder à la liberté morale grâce aux gros plans de son visage réfléchi par la lumière, auréolé des contrastes fulgurants qu’offre le Technicolor.
Si les morceaux de porcelaine épars sur le sol montrent les contradictions qui torturent l’âme de l’héroïne, les reflets bleus et ocres sur le mur blanc de la cheminée traduisent son déchirement dans une abstraction lyrique.
Les deux couleurs séparées par les raies noires de la division s’affrontent. D’un côté, le bleu du monde campagnard qu’offre Rock à Jane. Ce bleu nocturne, humide évoque la rudesse d’une nature pluvieuse. Il combat l’ocre charnel et puissant renvoyé sur le mur par le feu dans l’âtre. Foyer passionnel, sensuel et sexuel où Jane, la citadine sophistiquée, ne parvient pas à trouver sa place.

L’homme sauvage
Au son du thème de Frank Skinner inspiré des rhapsodies de Franz Liszt, le premier plan du générique de Tout ce que le ciel permet montre un village de la Nouvelle-Angleterre dominé par le clocher d’un temple et par la caméra de Douglas Sirk. Un village en plongée, trop propre, trop policé, aseptisé de bons sentiments comme celui du Truman Show de Peter Weir.



- King Kong de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper (1933) propose une oeuvre pessimiste où un gorille, monstre romantique, meurt au sommet d’un building de la grande pomme. Même si la bête aime, elle est condamnée à périr dans le monde civilisé.
- En 1918, Tarzan apparaît dans un film muet sous les traits de l’acteur Elmo Lincoln. Pour la première fois, le septième art offre un visage humain à l'homme singe. En 1932, la Metro-Goldwyn-Mayer engage un ex-champion de natation, Johnny Weissmuller. Celui-ci popularise mondialement l’homme sauvage en lui offrant un cri primal.
Tarzan hollywoodien qui hésite entre l’érotisation exotique (toute puissance dans un royaume hostile, mais troublant) et la "bonne" moralité (apparence nette du culturiste et bons sentiments à la clef). Plus homme que bête, Tarzan a le droit de succomber aux charmes d’une "civilisée" prénommée Jane, mais sans consommation sexuelle.


Différents types de l'homme sauvageJohnny Weissmuller (Tarzan), Jean Marais (La bête)
Rock Hudson (Ron Kirby)
- Carey Scott est la parfaite illustration de la société de consommation. Gravure de mode évoluant dans un univers raffiné, elle plie sous le poids des apparences. Atrophiée par les conventions, elle choisit de quitter Ron Kirby. À cause de cette décison, elle rompt surtout avec elle-même en mutilant ses propres aspirations.
- Ron Kirby symbolise l’impérialisme des Etats-Unis. Conquérant, sportif, imperturbablement optimiste, il fait figure de cow-boy. D’un bloc, sans aspérité, emprunt de certitudes, il ne retient pas vraiment Carey quand elle s’en va. La chute finale de Ron fragilise tout son système de comportement.
Chez Sirk, artiste rebelle, aucune cause n'est jamais perdue et le combat est toujours à mener contre les conventions (Tout ce que le ciel permet, Demain est un autre jour…), les préjugés (All I desire), les interdits (Ecrit sur du vent), le racisme (Mirage de la vie), la guerre (Le temps d'aimer et le temps de mourir)…
Le destin mouvementé du réalisateur n’est pas étranger à cette vision humaniste, anarchique, mais aussi désillusionnée et désenchantée.
Le paradis infernal
Cette année-là, alors metteur en scène au théâtre de Berlin, Sierck a déjà réalisé trois courts et trois longs-métrages. Dans La Habanera, son dernier film allemand, s'impose Zarah Leander, la star suédoise et l’égérie de la période nazie. Contrairement à cette brune sublime et incendiaire, Hans refuse les propositions alléchantes du Troisième Reich. La nuit de Noël 1936, sous prétexte de repérages en Afrique du Sud, Hans et son épouse Hilde s’enfuient vers le rêve américain avec un sac à dos et une petite valise pour seuls bagages.
Elle : Maintenant, je ne regrette rien.
La femme coupée
Tout le mouvement nazi était, au fond, un mouvement petit-bourgeois. Les petits bourgeois deviennent dangereux quand ils sont manipulés. Ils sont capables du pire ! Pour moi, l’aversion esthétique de Hitler et de sa bande était encore plus forte que le refus politique. J’avais le sentiment que tout ce qu’ils faisaient était faux et ne pouvait que très mal finir. Il était difficile de résister à leurs louanges car, en général, la conscience esthétique est moins développée que la conscience politique.
Split character (caractère partagé) comme Douglas Sirk les affectionne, Carey Scott est une femme divisée, coupée entre la respectabilité des apparences et son aspiration sentimentale. Paralysée jusqu’à la terreur par les pressions extérieures, elle préfère mettre un terme à sa relation amoureuse.

Bien vite, sa fille exhibe une bague de fiançailles. Désappointée, Carey s’assoit sur son canapé. Son fils lui apprend alors qu’il part à Paris pour sa carrière. Il lui suggère de vendre la maison familiale trop onéreuse pour une veuve. Effondrée, Carey se tient les tempes comme quelqu’un qui a sacrifié son amour pour rien.
La sonnerie de la maison retentit. Triomphant, le fils revient avec un livreur. Entre eux deux, une télévision sur roulettes qui s’avance vers Carey. Le vendeur lui déclare :
Il suffit de tourner le bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie… Le spectacle de la vie au bout des doigts !
Tous les spectateurs ayant regardé Tout ce que le ciel permet se souviennent de cette séquence culte. La plus célèbre de l’œuvre du Maître.



En 1974, Fassbinder tourne Angst essen Seele auf, un remake de Tout ce que le ciel permet. Sa traduction littérale : Quand la peur dévore l’âme. En France, il sort sous un autre titre : Tous les autres s'appellent Ali.
Emmi Kurowsky (Brigitte Mira) incarne une femme de ménage allemande, retraitée, moche et décrépie. Elle tombe amoureuse d’Ali, un jeune Arabe viril interprété par El Hedi Ben Salem. Dans cette œuvre plus politique et jusqu’au-boutiste que l’original, Emmi épouse Ali. L’émigré devient alors une curiosité pour les amies de l’héroïne qui n’hésitent pas à palper son corps, à discuter de sa propreté.
Pourtant, c’est autour de Carey que le désir ne cesse de circuler. Fassbinder, lui, transpose toute l’érotisation sur le personnage d’Ali. Visage simiesque, corps poilu et musclé, couilles lourdes, pénis long et large, l’homme du Maghreb exhibe sa nudité, devient une attraction exotique qui stigmatise tous les désirs sexuels, mais aussi les instincts les plus racistes.
Quand Emmi présente Ali à ses enfants, sa progéniture est abasourdie. L’un des fils, fou de rage, donne un grand coup de pied dans la télévision. L’écran se brise en mille morceaux. Réponse radicale de Rainer Werner Fassbinder à la séquence de Douglas Sirk.
François Ozon mixe les films de Sirk et de Fassbinder...
Imitant la splendide lumière du chef opérateur Russel Metty et adoptant les mouvements de caméra de Douglas Sirk, certains plans de Far from heaven semblent tout droit sortis de All that heaven allows.
Le happy end malheureux
Quand Jane arrivera dans une autre maison. Dans la maison de Rock, par exemple. Pourra-t-elle changer ?... Il y aurait là un espoir ou, au contraire, elle est tellement esquintée et marquée que le style qui est vraiment le sien fera défaut dans la maison de Rock. C’est plus vraisemblable. C’est pourquoi aussi le happy end n'en n’est pas un. Jane est bien mieux à sa place dans sa maison que dans celle de Rock.

Elle contemple la nature recouverte d’un manteau de neige qui semble tout étouffer, même l’amour éprouvé par les êtres humains. Carey se rapproche de la couche de Ron. Il se réveille. Elle lui murmure qu’elle est revenue. La caméra les quitte et glisse vers la vitre qui ressemble à une grille de prison, dressée là comme l’empêchement de Carey. Un cerf, le seigneur des bois, regarde les amants. Dédaigneux, il tourne la tête et s’en va.


Ali, victime d’un malaise au cœur, est endormi dans une chambre d’hôpital. Telle une piéta des seventies, Emmi est assise au chevet de son jeune mari. Derrière eux, une fenêtre s’ouvre sur un espace blanc, incandescent. Ali survivra-t-il ?...
Cette vitre brise le cercle de l’image dans une abstraction non plus lyrique, mais totale puisqu’elle fait triompher le blanc. Métaphore du vide de la solitude ressentie par Emmi, du passage de la vie à la mort d’Ali ?...
Plus qu’un simple remake, Tout le monde s’appelle Ali est véritablement contaminé par l’œuvre entière de Douglas Sirk où une cause positive peut engendrer un effet néfaste et inversement. Comme dans la vie, les possibilités dramaturgiques dans l’univers du cinéaste sont infinies.
C’est pourquoi nous sommes tous des Carey Scott écartelés entre nos aspirations les plus profondes et nos à priori aveuglés par la surface des choses.

Si, bâillonnés dans un tel contexte, nous pensons à revoir All that heaven allows, alors le ciel que permet Douglas Sirk peut nous aider à voir plus clair. A prendre de la hauteur. A devenir plus grand, plus large. En un mot, meilleur. Le cinéma peut aussi servir à cela.

En 1929, le cinéaste divorce de sa première femme. Ils ont enfanté un fils : Klaus Detlef Sierck. Quand Douglas rencontre sa seconde épouse Hilde qui est comédienne et juive, la mère de son petit garçon devient nazie. Cette première femme, dont Douglas ne prononce jamais le prénom, obtient la garde exclusive de Klaus Detlef et l’enrôle dans les jeunesses hitlériennes. Dune pure beauté aryenne, l’enfant devient acteur.
En 1944, le Troisième Reich décline et le jeune homme est envoyé sur le front russe. Il a dix-neuf ans. Plus jamais Douglas Sirk n’aura de ses nouvelles.

Le temps d’aimer et le temps de mourir : titre magnifique, universel où se mêlent l’amour et la mort, l’espoir et l’angoisse, la beauté et la barbarie. Ce film déchirant est l’hommage d’un père à son fils que le souffle assassin de la guerre a éloigné, puis emporté.
En 1959, une maladie des yeux met un terme à la carrière américaine de Douglas Sirk. Dans les années 1970, il tourne trois courts-métrages en allemand. Le cinéaste meurt des suites d'un cancer, le 14 janvier 1987 à Lugano en Suisse.









































































































